Esthétique du giallo

novembre 24, 2006 at 4:44 2 commentaires

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Voilà maintenant quelques semaines, je vous proposais de découvrir, une toute jeune société d’édition DVD : Neo Publishing. Spécialisée dans le cinéma de genres, avec une préférence notable pour le cinéma bis italien, Neo Publishing se plait à thématiser chacune de ses sorties DVD.
Ainsi, en Mai dernier, après les Collections Cannibales, Gothique ou Lucio Fulci, son directeur, Olivier Scamps, nous proposait de découvrir ou de redécouvrir un nouveau pan de la cinématographie transalpine avec la Collection Giallo. La Queue du Scorpion (1971) de Sergio Martino et L’homme sans Mémoire (1974) de Duccio Tessari inauguraient, en toute beauté, cette nouvelle niche.
Le 9 Octobre dernier, 2 nouveaux titres, et pas des moindres, venaient étoffer cette collection : Le Tueur à l’Orchidée (1972) de Umberto Lenzi et Mais qu’avez-vous fait à Solange ? (1972) de Massimo Dallamano.
La qualité et l’originalité des ces 4 publications étaient l’occasion pour nous, de revenir sur un genre cinématographique qui marqua durablement, des générations de cinéphiles et de réalisateurs: le giallo.

Le Giallo : de la littérature au cinéma

Avant d’être reconnu comme genre cinématographique à part entière, le giallo (« jaune en italien), désignait d’abord une collection de romans policiers populaires, à la couverture jaune, que publièrent les éditions Mandadori de 1929 jusqu’aux années 1960. Avec cette collection, équivalent transalpin de la « série noire » française, le jaune « giallo » devint, en Italie, la couleur du mystère, des énigmes à résoudre et des enquêtes policières.
Ces romans furent si populaires, que les œuvres d’auteurs étrangers réputés comme Agatha Christie ou Georges Simenon, sortirent sous cette forme lors de leur publication en Italie.
Ce qui amena certains à considérer, la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe : Murders in the rue Morgue [Double assassinat dans la rue Morgue in Histoires extraordinaires] comme l’œuvre fondatrice du giallo. Le terme giallo désigne alors un genre littéraire ayant pour centre d’intérêt, un crime mystérieux non résolu.
L’écrivain anglais Sir Arthur Conan Doyle, père de Sherlock Holmes, le plus célèbre détective de l’histoire de la littérature, mais aussi Agatha Christie (et ses héros Hercule Poirot ou Miss Marple), Ellery Queen, John Dickson Carr, Erle Stanley Gardner ou encore Edgar Wallace, entreraient alors dans cette définition du giallo.

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Car derrière ses couvertures jaunes se cachaient des romans et des nouvelles majoritairement anglo-saxons, traduits en italien, de type « whodunit » (dérivation de l’anglais « Who has done it ?» Qui l’a fait ?). Une question fondamentale du récit à suspense et donc par extension du giallo cinéphilique : résoudre l’énigme, dévoiler le coupable, après nombre de rebondissements, dans les dernières pages du livre ou les dernières minutes du film. Une enquête souvent menée par un amateur excentrique ou un détective semi–professionnel.

Le giallo au cinéma

Typiquement italien, le giallo est donc un genre cinématographique très codifié, découlant directement de cette collection de romans de gare, dont il tira son nom.
A la frontière entre le policier, l’horreur et l’érotisme, le giallo connaît son apogée, en Italie, dans les années 1960-1980.
Il se caractérise par la présence d’un criminel mystérieux et sadique, des scènes de meurtres particulièrement sanglantes, un jeu de caméra stylisé, et une musique soignée. Rappelez vous les compositions fabuleuses signée Riz Ortolani, les Gobelins ou Ennio Morricone pour ce cinéma de genre.

Historique

La fille qui en savait trop [La ragazza che sapeva troppo] (1963) de Mario Bava est considérée comme les premiers prémices du genre. Son titre, clin d’œil à L’homme qui en savait trop (1956) d’Alfred Hitchcock montre les liens qui unissaient encore étroitement la culture italienne, à la culture anglo-saxonne. Or, l’année suivante, Mario Bava, signe l’acte fondateur du giallo en réalisant une œuvre radicale au style personnel : 6 femmes pour l’assassin [Sei donne per l’assassino] (1964). Ce film élégant, violent, morbide, surprenant et extrêmement stylisé pose les éléments emblématiques du genre : un meurtrier masqué dont l’identité constitue l’enjeu narratif du film, une main gantée de cuir noir, une arme blanche, et de jolies victimes féminines jetées en pâture à l’assassin. Avec ces deux films, le giallo devient un genre à part entière, avec ses règles et ses codes.

Pourtant, les débuts du genre sont modestes. Le public ne suit pas. Il faut attendre 1970, et le premier film d’un jeune scénariste : Dario Argento, disciple de Mario Bava, pour que le giallo emporte l’adhésion des foules. Sa trilogie animale avec L’oiseau au plumage de Cristal (1970) [L’ucello dalle piume], Le chat à neuf queues (1971) [Il gatto a nove code] et Quatre mouches de velours gris (1972) [Quattro mosche di velluto grigio] popularisa le giallo au-delà des frontières italiennes.

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Dès lors, le giallo devient un genre de prédilection par les plus grands réalisateurs du cinéma bis italien, le temps d’un ou plusieurs films : Sergio Martino (L’alliance invisible, La queue du scorpion), Umberto Lenzi (Le tueur à l’Orchidée, Si douces, si perverses), voire un temps Lucio Fulci (La longue nuit de l’exorciste, L’emmurée vivante, La Machination), Aldo Lado (Je suis vivant !), Antonio Bido (Ombres sanguinaires), Massimo Dellamano (Mais qu’avez-vous fait à Solange ?), Duccio Tessari (L’homme sans mémoire, Cran d’arrêt)…

En 1975, Dario Argento réalisa son ultime giallo: Les frissons de l’angoisse [Profondo Roso]. Ce chef d’oeuvre incontesté de l’auteur, pousse le genre hors de ses frontières, en le teintant de fantastique. L’idée de faire évoluer ses personnages dans une réalité où la figure du Mal semble dominer, accroît prodigieusement, cette sensation d’inquiétude et d’effroi. Son univers esthétique, avec ses couleurs criardes qui explosent à l’écran, ses éclairages irréalistes, ses cadrages inhabituels (tels ce gros plan sur l’intérieur de la bouche d’une victime), sa sauvagerie, ainsi que la complexité et la subtilité de son scénario font de ce film un monument du giallo, difficile à égaler. En fait, il se joue des codes du genre, les intellectualise, pour produire une œuvre personnelle, loin devant le simple produit d’exploitation. Ainsi, dans Suspiria (1975) et Inferno (1979), il n’hésite pas à mettre en image les crimes, à la manière d’un giallo, bien que l’on soit déjà dans un film d’horreur.

Les codes du giallo

Dans le cinéma, le giallo est donc un genre aux codes bien définis, possédant des éléments récurrents et une construction qui respecte presque toujours un schéma pré-établi. Le comprendre permet ainsi de mieux apprécier le travail du réalisateur et du scénariste. Car comprenons le bien, il s’agit ici de film de genre, avec ses contraintes et ses passages obligés. Le public paye sa place pour assister à des figures de style, un peu à l’image du patinage artistique, à destination d’un public d’hommes. L’originalité de tel ou tel film vient donc de ses capacités à jouer avec ses codes.

1- Les meurtres

La colonne vertébrale du genre reste bien sûr le « whodunit », propre à tout récit de suspens, mais, ici, et contrairement au roman, ou au polar, la résolution de l’enquête reste souvent secondaire. Ce qui ravit tout amateur de giallo, c’est le meurtre et surtout, sa ou plutôt ses représentations graphiques. C’est là que le genre puisse une originalité certaine et enrichit par la même la représentation de la violence au cinéma. Comment est-il amené, qu’est qui est caché, révélé…C’est ici que ce cinéma mérite d’être qualifié de sadique. On en reparlera dans la chronique des films à venir, mais certaines scènes sont traitée dans la durée, rendant alors palpable l’angoisse de la victime, comme jamais. Très vite, il devient évident qu’il n’y a qu’elle qui ne sait pas qu’elle va mourir. Caméra subjective, gros plan sur les yeux remplis d’effroi… voilà quelques moments récurrents et géniaux de ce cinéma populaire et voyeur.

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2- La sensualité à l’écran

Si ce cinéma est violent il est aussi baigné de sensualité, voire d’érotisme soft. Une teinte récurrente du giallo apportée par des personnages féminins très soignés, oscillant entre femme fatales ou victimes sans défense. Leur présence, est d’ailleurs fondamentale dans un genre cinéphilique latin, souvent taxé de misogynie. On comprend alors l’influence, la tragédie diront certaines, qu’a eu ce cinéma sur la représentation de la féminité à l’écran.
Mais c’est ainsi que les plus charmantes actrices de l’époque ont éclairé de leur présence ces nombreux films : Caroll Baker, Ida Galli, Senta Berger, Anita Strindberg, Suzy Kendall, Barbara Bouchet, Mimsy Farmer, Tina Aumont, Edwige Fenech…

3- Enquêteur d’un soir

L’homme dans le giallo est un mieux loti, j’en conviens. Il incarne lui, la virilité, forcément ces films restent avant tout destinés à un public d’hommes !
Voici donc, les véritables héros de ces films. Ils se voient, bien malgré eux, amenés à résoudre ses affaires de meurtres. Enquêteur d’un soir, il interviennent, tel le chevalier blanc, pour résoudre cette énigme et s’il le peuvent, sauver cette superbe jeune fille des griffes d’un tueurs très actif. Ainsi, contrairement au polar, on ne retrouve pas ici de personnages récurrents, comme un détective par exemple.
Parmi les acteurs clés du genre, on trouve : George Hilton, Ivan Rossimov, Jean Sorel, Lino Capolicchio, Ray Lovelock, Claudio Cassinélli, Mario Adorf ou encore Luc Merenda.

4-Des meurtriers inventifs

Si l’arme blanche, traitée souvent comme un personnage à part entière du film, genre sérénade à trois, on peut trouver une très riche variété d’armes utilisées pour les meurtres. Si le couteau, accessoire historique du genre, est sûrement l’arme la plus utilisée (toujours dans des mains gantées de cuir noir), ses variantes en métal glacées pullule : rasoir, cutter, épées…
Chaque arme, donnant lieu, encore une fois, à une représentation graphique différente des blessures infligées sur les corps. Du coup, la créativité des auteurs de gialli aidant, certaine victimes succombes alors de milles et une façon : brûlées sur la poêle, décapitées par une pelleteuse, égorgées par des morceaux de verres, noyées dans de l’eau brûlante ou encore empalées sur une tronçonneuse malencontreusement oubliée dans la cuisine…

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5-Des titres à rallonge

Difficile de parler de cinéma italien sans aborder la question du titre et de leur traduction française.
Ainsi, après le succès commercial de la trilogie animale de Dario Argento, nombre de gialli de l’age d’or, utilisèrent le nom d’un animal dans le titre de leur film. Après l’oiseau, les mouches ou le chat, on trouve, entre autres, des canards (Non si sevizia un paperino de Lucio Fulci), des papillons (Una farfalla con le ali insanguinante de Tuccio Tessari), des scorpions (La coda della scorpione de Sergio Martino), des araignées (La tarantola dal ventre nero de Paolo Cavara), des lézards (Une lucertola con la pelle di donna de Lucio Fulci)…
Pourtant, la plupart des noms d’animaux disparurent au moment de la traduction française des titres italiens. Sans doute, à l’époque, les trouvait-on trop gentillet voire trop poétique, pour l’exploitation hexagonale des ces oeuvres. Cette traduction tronquées fait oubliée combien fut grande l’influence de Dario Argento sur le genre.
De la même façon, l’influence de Mario Bava se fait aussi sentir jusque dans le titre des films qui suivirent ses gialli. En effet, une grande partie de ces œuvres comportèrent un chiffre dans leurs titres, y compris ceux de Dario Argento : 9 (Le chat à 9 queue de Dario Argento), 7 (Sette orchidee macchiate di rossa de Umberto Lenzi)…

Après le giallo

Si en 1975, Dario Argento a bouleversé le giallo, Mario Bava, dès 1971, marque, avec La Baie Sanglante, un nouveau tournant dans le genre, plus gore, plus sadique, plus parodique aussi. Avec son empilage de meurtres à tout va, dans un espace réduit (13 meurtres en 90 minutes), La Baie Sanglante devient l’archétype du slasher américain. Halloween de John Carpenter (1978), ou Vendredi 13 (1980) de Sean Cunningham sont en ce sens, des hommages tardifs au genre, pillage (pour Vendredi 13), tout en ouvrant une brèche vers le cinéma gore.

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Si le giallo s’est bien éteint au début des 80’s, c’est surtout parce qu’il est le fruit d’une époque. Sadique, violent, voyeur, anti-politiquement correct, c’est une cinéma de genre, un cinéma expiatoire et populaire, qu’il serait bien difficile de refaire aujourd’hui. C’est d’ailleurs là, tout ce qui fait tout son charme! Pourtant, même moribont, ce cinéma continua de nourrir d’autres cinématographies.

Ainsi, à bien des égards, la plupart des « slashers » américains des années 80 et des grands thrillers « serial killers » des années 90 peuvent être considérés comme ses dignes héritiers. Mais le lien le plus étonnant entre ces deux filmographies reste sans aucun doute le géniale Bloody Bird de Michele Soavi.

Dossier réalisé avec l’aide de Neo Publishing et de Stéphane Ribola

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Le cinéma Le Cratère présente: A propos d’elles, du féminin au cinéma L’homme sans Mémoire : Duccio Tessari (1974, Neo Publishing)

2 commentaires Add your own

  • 1. Sébastien Simoni  |  novembre 26, 2006 à 11:22

    Superbe analyse. Tout y est, bravo. J’ai écrit un giallo, Analogie », qui est sorti le mois dernier aux éditions azimuts.

    Réponse
  • 2. Spasmo : Umberto Lenzi (1974) « Klr-Obscur  |  août 10, 2012 à 12:05

    […] œuvre étonnante. Après Le tueur à l’Orchidée (1972), le réalisateur nous livre ici un giallo plus psychologique, porté par une musique envoûtante de Ennio […]

    Réponse

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