Fragments sur la Grâce (2005). Rencontre avec Vincent Dieutre.

décembre 5, 2006 at 3:39 Laisser un commentaire

 

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FRAGMENTS SUR LA GRACE
France – 2006 – 1h41.

De Vincent Dieutre.

Avec Mathieu Amalric, Mireille Perrier, Eva Truffaut, Vincent Dieutre…

Sortie nationale: mercredi 6 décembre 2006

Un cinéaste et son équipe plongent dans l’univers incandescent de Port-Royal et du Jansénisme, esquissant par fragments, un autre Grand Siècle, celui de Pascal, de Racine et des « Amis de la Vérité ». Paysages arpentés, lectures précieuses, entretiens et notes de travail s’entrecroisent pour une aventure bouleversante. De cette quête historique naît alors une sensation de vertige. Expérience visuelle.

 

Leçons de ténèbres…

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Entre auto-fiction, documentaire et cinéma expérimental, Vincent Dieutre nous convie à un voyage sensoriel en terres de mémoire janséniste. L’occasion pour lui de rendre grâce à ce groupe restreint d’hommes et de femmes du XVIIe siècle, trop vite oublié ou caricaturé par l’histoire, dont la foi peut être lue comme un symbole de la résistance à l’ordre établi. Un projet ambitieux, visuellement audacieux, que le cinéaste est venu présenté et défendre, en avant première nationale, à Toulouse, au cinéma Le Cratère.
Rencontre avec Vincent Dieutre.

Pour quelles raisons avez-vous décidé de faire un film sur Port Royal ?
Tout d’abord parce que j’ai éprouvé un véritable choc émotionnel, dans ce lieu : Port-Royal Les Champs, ou plutôt dans ce non lieu, puisque par définition, il n’y a plus rien à voir, tout ayant été complètement rasé. C’est un endroit d’où se dégage à la fois un élan de calme, de sérénité, mais aussi de violence, cette violence que ces gens de Port Royal ont attirée contre eux. Ce lieu a donc été le déclic. Je l’ai découvert il y a très longtemps, et depuis j’ai toujours gardé en tête l’idée qu’un jour je me pencherai sur cette histoire.
L’autre raison est en quelque sorte une contre raison. Je suis très fortement inquiet et agacé de la façon dont l’histoire est amenée au public par le corpus des documentaires et plus largement par la façon dont est prise en charge la gestion du passé au niveau des images, au cinéma et dans l’audiovisuel en général. Donc il y avait ici une volonté de proposer une contre proposition esthétique tout en donnant corps à ce projet autour de ce lieu de Port-Royal Les Champs.

Que représente Port Royal pour vous ?
Quand on s’intéresse au XVIIe siècle, les mots Port Royal et jansénisme reviennent tout le temps. Il n’y a là rien d’étonnant puisque tous ceux qui peignaient, pensaient, écrivaient, ou possédaient un peu de pouvoir, ont du se positionner pour ou contre ce mouvement religieux. C’est pour ça que je vois dans cette crise de Port Royal, ce moment janséniste, une fissure très importante d’où découla des tas de choses, dont le germe de la révolution française qui allait mettre fin à la royauté. Alors bien sûr, tous n’ont pas été jansénistes. Mais certains comme Lafontaine, dont tout le monde connaît les fables, Racine, madame de Sévigné, Molière dont on dit que Tartuffe est une moquerie sur les jésuites, ou encore des peintres comme Philippe de Champaigne, ont tous pris partis pour Port Royal. Donc je crois, que l’on ne peut pas comprendre cette période, on ne peut pas comprendre Versailles, si on n’a pas cette clef de la dissidence du jansénisme. Car c’est un mouvement très différent de ce qui c’est passé avant, avec la Reforme. C’est un bouleversement à l’intérieur de l’église, mais aussi, à l’intérieur de la France. C’est une dissidence interne qui pose la question de la conscience de l’individu dans la société. Car dans une époque où religion et politique étaient totalement imbriquées, les jansénistes venaient de créer l’individu moderne, en inventant la liberté de conscience.

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C’est quand même un film empreint de religion ?
Effectivement, mon film est empreint de religion, parce qu’on ne peut pas comprendre cette époque sans se replonger dans sa religiosité. Aujourd’hui, on peut regarder le monde sans se poser la question du religieux. Là, je me la pose, même si concrètement, je ne suis pas croyant. Mais à partir du moment où j’avais décidé de me plonger dans ce mouvement et dans cette époque, je me devais d’aller jusqu’au bout. On ne peut pas comprendre un mouvement qui repose sur l’arbitraire de la foi, sans jouer le jeu sois même, sans se poser la question : si j’étais croyant qu’est ce je ferais. Si je croyais, je ne pourrais pas croire à demi comme ces gens, qui pensaient qu’on pouvait négocier son salut par l’argent. Non, pour moi, si on croit, faut aller au bout du truc, il faut brûler, et là l’aventure devient fascinante. C’est la question transversale du film. Je devais la poser, quitte à mettre mal à l’aise un certain nombre de gens. Car cette question ouvre un vertige, dans lequel il fallait plonger, d’où le plan final qui symbolise ce terrassement complet. Je devais donc emprunter, le temps d’un film, l’idée d’un monde religieux. Ce film est en quelque sorte le journal de ce vertige.

Un film sur Port Royal ou le jansénisme ?
L’un ne vas pas sans l’autre, Port Royal, c’est le territoire de ce moment et de ce mouvement. D’habitude, je tourne toujours en plan fixe, là vous aurez remarqué que c’est caméra à l’épaule. On marche dans ces lieux, je voulais qu’on sente vraiment les pas, qu’on arpente ces lieux. Port Royal était donc pour moi une géographie de ce mouvement. En plus il permettait de faire émerger des figures héroïques, notamment des femmes, ce qui est tout à fait nouveau dans l’histoire de cette époque. Là, c’est la première fois qu’une vingtaine de femmes vont devenir les voix de cette dissidence. Port Royal est donc un symbole !

Un film littéraire
On écrivait beaucoup à Port Royal, il y a avait une véritable inflation de l’écriture. La meilleure façon d’en rendre compte était ce processus de lecture de ce patchwork de textes d’époques, volontairement très explosés pour attaquer tous les côtés de l’histoire.

Un film à la première personne
Le côté première personne, c’est-à-dire je est quelque chose de très important dans mes films, et cela est à l’œuvre depuis mon premier film Rome désolée. Ici, le film fonctionne comme un journal de terrain.

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On a l’impression, que l’austérité, trait caractéristique du jansénisme, s’imprime sur vos images.
Oui, parce que c’est un film pauvre. Même, si j’avais souhaité faire un film à costume, je n’en avais pas les moyens. Donc, c’est une négociation entre les contingences et le désir esthétique. Je mélange ainsi les formats, 16mn, vidéo et beaucoup de super 8. Mais c’est vrai que j’ai essayé de traduire Port Royal en allant au plus simple. Donc il y a une espèce d’austérité, je crois que c’est le mot, dans ce décor pour laisser les textes, les mots devenir des éléments importants. C’est la fièvre de l’histoire qui doit venir habiter ces décors simples, donc le lieu, lui, se doit d’être esthétiquement « jansénisant ».

C’est un film qui vous a totalement imprégné, voire dévoré !
Bien sûr ! Mais pour moi, un film ne vaut d’être fait qu’à partir du moment où je n’en sort pas moi-même indemne. C’est pour cela que c’est intéressant de voir mes autres films. Ils sont tous conçus sur cette idée là. Pour moi, une œuvre n’a de sens que si elle est efficace, si elle a des conséquences concrètes sur la vie des gens qui la regardent, même si c’est juste pendant 1h30.

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Le Tueur à L’orchidée : Umberto Lenzi (1972, Neo Publishing) Godard au Travail : Alain Bergala

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