Rencontre avec Robert Guédiguian pour la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque de Toulouse.

septembre 20, 2007 at 3:51 Laisser un commentaire

En septembre, la Cinémathèque de Toulouse consacre sa programmation de la rentrée à un infatigable et salvateur résistant au libéralisme triomphant: Robert Guédiguian. Une occasion rêvée pour s’immerger dans l’œuvre de ce cinéaste captivant avant de découvrir, en janvier prochain, son 16ème long métrage : Lady Jane.

Ouvier cinéaste

Rétrospective
guediguian200.jpgC’est quelque chose de très sentimental le rapport à une rétrospective. C’est à la fois très gratifiant, donc j’en suis plutôt heureux, mais d’un autre côté, il y a dans cet exercice, un aspect rétrospectif, qui est un peu angoissant. Mais ceci étant, j’ai commencé à faire du cinéma très tôt, à l’âge 25 ans, donc aujourd’hui, j’ai déjà réalisé 15 films, ce qui m’a permis de faire quelques rétrospectives assez vite. Je me suis donc habitué à cette angoisse dont je parlais, qui est une angoisse que l’on éprouve devant la fuite du temps. Car, même de manière très fictionnalisée, mes films ont toujours été très autobiographiques. Ils me renvoient fortement à ma vie passée, à ce que je pensais au moment de leur réalisation. Du coup, c’est un évènement que j’accueille avec une curiosité mêlée de nostalgie. Mais au-delà de ça, un des avantages d’une rétrospective, c’est de permettre de considérer le cinéma non plus comme un coût, comme on a tendance à le faire de plus en plus aujourd’hui, mais comme une œuvre. Une rétrospective, c’est aborder effectivement un auteur, quelqu’un qui a travaillé toute sa vie, pour fonder quelque chose. Il me semble donc qu’un tel postulat redonne au cinéma sa noblesse et son statut d’art, qu’il a trop tendance à perdre aujourd’hui avec la multiplication des films et l’accroissement du nombre de sorties en salles le mercredi.

L’Estaque
Au départ, j’ai tout simplement suivi l’adage du conseiller Tchekhov disant : « Si vous voulez parler au monde entier, parlez de votre village ». J’ai donc parlé de ce que je connaissais le mieux : l’Estaque. C’est ensuite que le fait de tourner toujours au même endroit m’est apparu comme un geste politique, consistant à dire que tous les problèmes du monde se retrouvaient au même endroit. Je pouvais alors raconter toutes les histoires du monde à l’Estaque, aussi bien qu’à Liverpool ou à Valparaiso. Donc au fond, ce geste là, consistant à dire : « je peux raconter toutes les histoires du monde où que je sois », est devenu face à la mondialisation, face à des choses de ce type là, un acte de résistance. Donc peu à peu, je me suis efforcé de rester à l’Estaque pour continuer à démontrer que l’universel n’existe pas en dehors du particulier.

Cinéaste engagé
Mon père était ouvrier. Je suis né dans un quartier ouvrier. Je me suis donc toujours imaginé avoir une responsabilité d’être, au sens strict du terme, au sens presque technique et mécanique, leur porte-parole. C’est-à-dire, puisque moi j’ai le langage, je peux parler à la place de ceux qui ne parlent pas ou pas assez souvent. Donc bien entendu c’est un geste qui est à fois subjectif, irrationnel, plus fort que moi et à la fois objectif, militant, politique. Et c’est justement parce que je me suis investi de cette « mission », que j’ai fait des films. Parce qu’il me semblait nécessaire d’en faire. Il fallait que quelqu’un parle de tout ça. Sans cela, j’aurais peut être trouvé ce travail là, celui du cinéma beaucoup plus vain, beaucoup plus inutile et donc il ne m’intéresserait pas. Le cinéma que j’aime est un cinéma qui est d’une utilité aussi forte. Par utilité je parle d’un cinéma qui nous aide à vivre parce qu’il nous aide à questionner et à comprendre le monde dans lequel nous vivons. Je pense que je n’aurais peut être pas fait de cinéma si je n’avais pas eu cette nécessité, cette urgence, liée à mon origine sociale.

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Mémoire des oubliés
J’ai toujours parlé d’une cinémathèque de la rue. Parce qu’il existe dans les cinémathèques, des films qui ont été tournés dans les rues depuis toujours. Je veux dire de Manoel de Oliveira en 1930, à Luis Bunel et même des films qui m’ont marqué, je pense à des films de Pasolini, de Fassbinder, de Ken Loach et qui sont aussi dans les cinémathèques. Les cinémathèques en général et la cinémathèque française en particulier ont toujours eu un côté rebelle, un peu révolutionnaire et j’allais dire pas très académique.

La culture ouvrière
Je crois que ça n’existe plus, du tout. Je crois que ça a entièrement disparu et que le monde occidental ne fonctionne plus désormais que sur un seul modèle. Je trouve ça assez horrible d’ailleurs, mais on vit dans une société comme ça, un peu mollassonne, dans laquelle effectivement au fond tout le monde veut consommait un petit peu plus, travailler plus pour gagner plus comme disait un certain Sarkozy. Donc c’est vrai, qu’il n’existe plus cette culture ouvrière comme elle se présentait à la fin du XIXe, ou au début du XXe. C’était une culture d’opposition. C’était une culture qui proposait une autre manière de vivre, qui ne voulait pas vivre comme vivaient les bourgeois. La culture ouvrière, à ses débuts, ne voulait même pas participer à la société bourgeoise. La culture ouvrière a trimballé des choses comme l’idée par exemple qu’il ne fallait pas aller à l’école, qu’il ne fallait pas apprendre la langue de l’ennemi, qu’il ne fallait pas manger de la même de la manière, se vêtir de la même de la manière ou qu’il ne fallait pas devenir contremaître, ni même ingénieur. La culture ouvrière quand elle existait, était une culture qui s’opposait. Elle n’a pas existé très longtemps d’ailleurs, dans l’histoire. Il faudrait relire les ouvrages sur cette question, pour avoir plus de détails. Mais bon, même si je pense qu’aujourd’hui, il y a forcement des restes, par-ci par-là, des petits bouts de cette culture, je crains effectivement que le capitalisme, sous sa forme que nous le connaissons dans les sociétés démocratiques, a définitivement triomphé. Nous sommes donc dans un monde où nous partageons tous, les mêmes valeurs, pour utiliser un mot que beaucoup emploient sans jamais dire de quelles valeurs il s’agit.

On se regroupe, comme dans Marius et Jeannette par exemple, pour retrouver le ciment de cette culture ouvrière et mieux affronter les difficultés du quotidien ?
Bien sûr, c’est une sorte de commémoration : mettons-nous ensemble et souvenons-nous de comment cela était. Essayons même, à notre mesure, de conserver des choses qui nous tiennent à cœur. Mais ce que je disais auparavant était très général, ça ne veut pas dire que par-ci par-là, il n’existe pas des cours comme chez Marius & Jeannette ou des cabarets comme dans A la vie à la mort. Ça doit exister. Il reste toujours des îlots de résistance ici ou là !

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Conscience de classe
Pour faire plus simple que de parler de classes sociales, je dirai qu’il existe des riches et des pauvres, ça c’est sûr. Par contre, ce qui est sûr aussi, c’est qu’on parlait de culture et qu’on pourrait aussi parler de conscience de classe, pour reprendre la terminologie marxiste classique. Bien entendu que la conscience de classe a énormément disparu, mais parce que les gens qui composent, les milieux défavorisés, ne sont pas ensemble dans les mêmes pratiques quotidiennes. Ils ont du mal à se constituer en classes parce qu’ils sont tous atomisés, comme on disait dans les 60’s, ils sont individualisés, ils travaillent pour eux. Et au sein même d’ailleurs du processus de production puisqu’il y a des grandes unités de productions, des milliers d’ouvriers avec de moins en moins de syndicats. Il en va de même dans leurs pratiques quotidiennes, dans leurs quartiers, dans leurs villes ou leurs villages. Tout cela a énormément changé. Donc une conscience de classe n’a pas les conditions matérielles pour apparaître aujourd’hui.

Anticipation de la fin tragique des utopies
Je crois que cette anticipation est la manifestation du rapport de l’art au réel. J’ai tout simplement parlé de la fin des utopies parce que j’en souffrais. C’est parce que j’étais très malheureux de la disparition de tout ce dont on parlait là : culture, conscience de classe, que j’ai essayé de pointer ce qui continuait à exister ou ce qui pourrait continuer à exister ou même ce que nous pourrions fabriquer ailleurs, à un niveau non plus national, mais local. Parce que je crois effectivement que c’est de manière plus locale que des choses peuvent se passer. Donc c’est vrai que ces questions là m’ont énormément travaillées. Et je les ai énormément travaillées parce que cela m’a travaillé personnellement. J’ai été atteint par ça. Je pourrai presque dire que la fin de l’utopie communiste, de l’idée communiste du monde, est pour moi, plus grave dans la manière dont ça a dissout du lien social que comme alternative. Parce que si vous voulez, les partis communistes français ou italiens, étaient d’énormes mouvements d’éducation populaire. Et cela a totalement disparu aujourd’hui.

Le succès populaire comme meilleure récompense
Absolument et contrairement à une idée très répandue en France, il n’y a pas de malentendu dans le succès que j’ai eu. C’est-à-dire qu’au contraire je suis très bien entendu. J’étais très content que Marius & Jeannette soit un tel succès public parce que je fais des films pour le public.

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Victime de votre propre mythologie
Dès qu’on voit arriver Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride et Gérard Meylan, le film est déjà politique. La plupart des gens qui ont vu ces personnages là, ces acteurs là, dans mes films précédents, les renvoient effectivement à leur histoire dans mes autres films. Je suis donc presque obligé d’en tenir compte pour continuer à raconter des histoires. D’ailleurs les trois personnages de Lady Jane sont trois personnages nés dans un quartier ouvrier de Marseille, donc forcément ils trimballent des choses de mes autres films. À part que se sont trois délinquants parce que c’est film de genre. Mais vous voyez, c’est presque malgré moi aujourd’hui. Alors si j’en suis victime, c’est victime très consentante puisque j’utilise cette lecture là qu’on fait de mes films, pour continuer à raconter des histoires.

Un cinéma de groupe
La chose que je peux le plus comparer à la manière dont je fais du cinéma, c’est la troupe de théâtre. Une troupe au sens où l’on sait que l’on écrit pour tel acteur et pas tel autre. Je pense ici, toutes proportions gardées, à Shakespeare ou Molière qui étaient aussi des porte-parole de leur troupe. Car, pour moi, celui qui écrit n’a pas plus de mérite, mais vole sans arrêt des choses à celui qui interprète.

Lady Jane ou les retrouvailles
Il y a eu Le promeneur du champ de Mars et Le voyage en Arménie qui m’ont fait partir un peu loin de Marseille. Donc j’avais envie de retrouver mon quartier, Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan et de les confronter au genre policier. Revenir à Marseille, revenir un peu aux origines, même si je ne m’en étais pas beaucoup éloigné, c’était ça, en fait, le premier enjeu du film. Et puis ça faisait très longtemps que je voulais travailler le genre aussi, tout le monde a toujours eu envie de faire un film dont dès le début on attend la fin. Ça m’avait toujours excité de faire un film de ce type et là c’était le bon moment.

Agat Films ou l’indépendance
C’est incontestablement beaucoup plus de liberté et une meilleure maîtrise des projets. Une chose très simple, là par exemple, cette rétrospective à la Cinémathèque est possible parce que je suis propriétaire de tous mes films. Et puis, je crois que l’indépendance est une chose tout à fait essentielle. Il faut donc, soit se la constituer soi-même, ce que j’ai fait avec quelques amis puisqu’il s’agit d’un collectif, soit travaillé avec des indépendants. Du coup, on produit aussi quelques films, parce qu’il faut aider à la réalisation de films hors de ce que le marché attend. D’ailleurs, le moment le plus glorieux pour un producteur, n’est-il pas de voir son film « hors du marché », rencontrer le succès ?

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