Deux Jours à Tuer (2008). Rencontre avec Jean Becker.

mai 1, 2008 at 10:03 Laisser un commentaire

Film français

Réalisation : Jean Becker
avec Albert Dupontel, Marie-Josée Croze, Pierre Vaneck

Distribution : Studio Canal

Date de sortie : 30 avril 2008

Synopsis : Antoine Méliot, la quarantaine, a tout pour être heureux : une belle épouse, deux enfants adorables, des amis sur lesquels il peut compter à tout instant, une jolie demeure dans les Yvelines et de l’argent. Mais un jour, il décide de tout saboter en un week-end : son bonheur, sa famille, ses amis. Que s’est-il passé chez cet homme pour qu’il change si étrangement de comportement ?

Avec Deux Jours à Tuer, adaptation poignante et personnelle du roman de François d’Epenoux, Jean Becker dresse le portrait passionnant d’un homme tranquille qui saborde sa vie en un week-end. Si ce drame trouve une explication sans complaisance, il permet au cinéaste de s’interroger sur le sens de la vie au sein d’une société dominée par l’argent. Rencontre avec deux figures sincères du 7ème art français : Jean Becker et Albert Dupontel.

Cris et Chuchotements

Etes-vous resté très proche du roman ?
Jean Becker : C’est un livre que j’ai particulièrement aimé, parce qu’il m‘a de suite intrigué.. J’en suis donc resté le plus proche possible dans la première partie. J’ai simplement un peu minimisé, la violence que le personnage avait vis-à-vis de sa famille et de ses amis. Quant à la deuxième partie, elle n’existait pas. J’en ai donc confié l’écriture à François d’Epenoux lui-même. Je la voulais plus tendre, plus apaisée. Car au début, Antoine veut se rendre totalement inacceptable. Avant de partir, il veut rompre avec les gens qu’il connaît, son travail, sa femme et même ses enfants. Il créait donc une rupture totale. Mais par la suite, il n’a plus aucune raison de provoquer qui que ce soit. Tout ce qui se passe donc par la suite en Irlande vient éclairer sa personnalité. C’est un homme qui s’est séparé d’une certaine forme de vie pour en retrouver une autre.

Pourquoi avoir choisi Albert Dupontel pour incarner Antoine ?
Jean Becker : C’est un garçon que j’ai pu apprécier autant comme réalisateur que comme acteurs dans les films d’autres cinéastes. Il a un physique à la fois imposant et inquiétant et il dégage aussi une certaine douceur, une certaine sensibilité. C’est en fait exactement ce qu’il fallait pour réussir à endosser la personnalité trouble d’Antoine.

Comment percevez-vous le personnage d’Antoine ?
Jean Becker : C’est un homme qui va jusqu’au bout de lui-même et qui n’a pas peur d’affronter ce qu’il va vivre. C’est ça qui m’a plu et bouleversé à la lecture du livre. J’aurai aimé dans des circonstances semblables, avoir le courage de réagir comme ça.
Albert Dupontel : J’ai fini par l’aimer. En lisant le scénario, j’ai compris sa démarche et je me suis identifié à ses émotions. Je crois j’aurai pu réagir comme lui. Je ne le trouve donc pas odieux. Il est lui-même et on va découvrir plus tard pourquoi il devient comme ça. C’est un motif très émouvant. Mais, être odieux ne consiste pas à dire à des gens qu’ils sont stupides, même si c’est le cas de ceux qui nous sont présentés. Ce n’est pas être odieux, c’est être franc. Et effectivement, être franc peut être cruel.

Peut-on lire dans la scène explosive du repas d’anniversaire une critique de certaines valeurs de notre société comme l’individualisme ?
Jean Becker : Bien sûr, il faut y voir une prise de position contre la société de consommation et les gens qui se contentent d’avoir du fric. D’ailleurs, comme le dit Antoine : « l’argent quand t’en as pas, t’as l’air d’un con ». C’est un peu vrai en ce moment, c’est la société actuelle, elle est de plus en plus comme ça, il ne faut pas leurrer. Mais c’est une petite critique. Elle est là parce que je l’assume et mes acteurs aussi, sans quoi ils n’auraient pas dit le texte, ils n’auraient pas acceptés d’aller dans ce genre de contestation. Elle là, elle existe et elle est vraie. Alors, elle est peut être un peu naïve, sa forme est peut être un peu trop théâtrale, mais elle est compréhensible par tous.

Une constante de votre cinéma, c’est l’importance de la nature qui reflète ce que pensent ou ressentent vos personnages. C’est sidérant ici de voir l’adéquation de ces paysages irlandais rugueux avec le personnage d’Antoine.
Jean Becker : Je suis allé une fois passé quelques jours en Irlande, au Connemara exactement et j’ai tout de suite eu envie d’y retourner et d’y tourner. On a eu que du beau temps et c’est une chance, car ces paysages ensoleillés mélangés au destin du personnage se complètent à merveille.

Il y a fin en deux temps dans ce long métrage en quelque sorte ?
Jean Becker : Le film s’achève réellement sur un texte de Jean-Loup Dabadie dit par Serge Reggiani sur une musique d’Alain Goraguer. On a demandé au projectionniste de ne pas remettre la musique avant la fin de cette lecture car c’est un très beau texte qui conclue vraiment cette histoire. Ce générique fait donc partie intégralement de Deux jours à tuer. Tout y est résumé.

Albert Dupontel, après avoir fait l’acteur pour de nombreux réalisateurs, je crois que vous êtes enfin décidé à repasser derrière la caméra ?
Albert Dupontel : Effectivement, je prépare un nouveau projet qui devrait s’appeler Le Vilain. C’est un film très vilain, dont la sortie est prévue avec un peu de chance début septembre. Je n’ai pas de distributeur par l’instant, mais ça se bouscule. Ce sera une comédie selon mes propres critères, c’est-à-dire loin de celles qu’offre en ce moment le cinéma français. On sera loin du registre de Jean Becker si vous préférez (rires), mais je dois avouer que j’ai été très troublé de traverser son univers en tant acteur. Ce fut une chance. J’y ai appris que des choses simples pouvaient émouvoir. Ce n’est pas une autre école. Ce n’est pas forcément déstabilisant non plus, c’est juste étonnant de découvrir une autre approche du cinéma, à laquelle je n’aurai jamais pensé.

Réalisé un an à peine après Dialogue avec mon jardinier, Deux Jours à Tuer est un film très personnel de la part de Jean Becker. Le cinéaste s’y livre, emporté par un sujet qui a su le toucher. Son choix judicieux de confier le rôle principal, celui d’Antoine, à Albert Dupontel, contribue à en faire une œuvre à part dans sa filmographie. C’est du moins ce que nous pousse à croire cette première partie ahurissante, où cet homme pris d’une crise de conscience aigue, décide de lâcher son boulot avant d’envoyer bouler femme et enfants, pourtant si conformes à l’image du bonheur parfait. Puis c’est au tour des ses amis ou plutôt ceux de sa femmes. Un tourbillon autodestructeur se lève sans raison apparente, nous emporte vers l’inconnu et nous propulse voyeur du suicide social de cet homme. Antoine reproche, dénonce, agresse. Il dit, avec froideur et cynisme, ce qui les conventions sociales nous empêchent de déclarer à autrui. C’est jouissif et terrifiant à la fois. Le temps de cette descente aux enfer, avec l’apothéose de ce repas d’anniversaire qui tourne au cauchemar, on ne reconnaît plus le cinéma de Jean Becker. On se contente alors d’imaginer faussement qu’Albert Dupontel a du prendre son pied dans ce rôle de troublions nihiliste et hargneux. Car on ne sais pas, on ne comprend pas pourquoi un tel déchaînement de violence. Mais on vit la scène, on jubile, on s’émeut, et on excuse la durée excessive de ce dîner/règlement de compte trop théâtrale, son éclairage blafard et ses acteurs approximatifs. On ne sait pas, où plutôt on aimerait ne pas savoir quelle raison pousse Antoine à agir ainsi. Car lorsque les réponses arrivent, on retrouve le cinéma touchant mais un peu trop lisse de Jean Becker. L’explication à ce comportement existe. Elle nous ait donnée, certes sans complaisance ni larmes, chose admirable, mais nous l’avons. Et elle nous enferme, nous contraint à repenser ce changement radical d’attitude d’une façon plus noble, plus respectable et plus courageuse. Le nihilisme primaire entrevue jusqu’alors n’était-il qu’illusion ? Pas totalement, car la critique du confort bourgeois et de la perte de liberté qu’il entraîne semblent bien être partagée par Jean Becker. Une réflexion que l’on salue mais qui malheureusement ne suffit pas à faire Deux Jours à Tuer cette œuvre à part aperçue au début de la projection. Et si au fond, Deux Jours à Tuer n’était en fait qu’un long métrage humaniste?

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