Séraphine (2008). Rencontre avec Martin Provost.

octobre 2, 2008 at 11:37 1 commentaire

Film français

Réalisation : Martin Provost
Avec Yolande Moreau, Ulrich Tukur, Anne Bennent

Distribution : Diaphana Films

Date de sortie : 01 Octobre 2008

Synopsis : En 1912, le collectionneur allemand Wilhelm Uhde, premier acheteur de Picasso et découvreur du douanier Rousseau, loue un appartement à Senlis pour écrire et se reposer de sa vie parisienne. Il prend à son service une femme de ménage, Séraphine, 48 ans. Quelque temps plus tard, il remarque chez des notables locaux une petite toile peinte sur bois. Sa stupéfaction est grande d’apprendre que l’auteur n’est autre que Séraphine. S’instaure alors une relation poignante et inattendue entre le marchand d’art d’avant-garde et la femme de ménage visionnaire.

Admirable portrait de peintre, Séraphine est un film délicieux, sensible et minutieux porté par une photo magnifique. Incarnée tout en rondeur et douceur par Yolande Moreaux, cette femme au destin tragique boulverse. Rencontre avec le réalisateur érudit de ce bijou.

« Ivre de foi et de peinture »

Comment avez-vous découvert cette histoire ?
Martin Provost : Parallèlement à tout ce que je fais, j’écris régulièrement des histoires pour France Culture. C’est là qu’une directrice littéraire, Nelly Le Normand, m’a parlé pour la première fois de Séraphine en me disant : « Martin, tu devrais t’intéresser à Séraphine ». C’était un moment où je n’allais pas bien, j’avais essayé de monter un film qui s’était cassé la figure après 2 ans de travail. J’étais assez désespéré. Curieux, je suis allé sur Internet, j’ai regardé et j’ai vu peintre naïf, a priori pas mon truc. J’ai quand même continué mes recherches. J’ai trouvé des livres : Séraphine de Senlis d’Alain Vircondelet que j’ai lu et l’ouvrage de Jean-Paul Foucher. Puis, j’ai rencontré Françoise Cloarec, qui a fait sa thèse en psychanalyse sur Séraphine et dont le livre : La vie privée de Séraphine de Senlis sort en même temps que le film. On en a beaucoup parlé et j’ai commencé à trouver la vie de cette femme fascinante. J’ai poursuivit mes recherches dans les bibliothèques, et j’ai tout de suite pensé à Yolande Moreau pour incarner cette femme. Ça me paraissait évident. Je crois que jamais je ne me serai lancé dans cette histoire sans elle. Ça me paraissait une telle évidence. Mais je ne la connaissais pas, et je ne savais pas comment la contacter. Or il se trouve que j’habite non loin de chez elle et que l’entrepreneur qui a refait ma maison se vantait tout le temps d’avoir refait la sienne. Alors au culot, j’ai appelé mon entrepreneur et je lui ai dit : « Gérard est-ce que tu peux me faire rencontrer Yolande ? ». Il m’a rappelé deux minutes après et il m’a dit : « elle t’attends ». Donc j’ai pris tout ce que j’avais, tous mes documents et je suis allé rencontrer Yolande. Elle était dans son jardin. Et ça a commencé comme ça, je lui ai raconté mon histoire, celle de Séraphine, je lui ai dit que j’avais déjà un premier scénario, une avance sur recettes et que je venais de trouver des producteurs. Elle a tout de suite accepté de s’embarquer dans ce projet.

Qu’est ce vous qui a séduit chez Séraphine ?
Martin Provost : Cette femme simple s’est mesurée à des forces qui la dépassent complètement, qui l’ont complètement dépassées et pour ne pas dire qui l’ont transpercées. Quand on regarde ses œuvres et qu’on en mesure l’évolution globale, c’est très impressionnant. De ces petites fleures qu’elle peignait au début toujours pour le manteau de la Sainte Vierge, elle est passée à des formes, à des arbres qui n’ont plus de racines. Il y a un texte magnifique où Violette Leduc parle de la puissance érotique des toiles. On sent une évolution intérieure immense. Elle a eut une fin tragique, une vie difficile, mais c’est une femme qui a vécut quelque chose de très fort, qui a réussi et qui s’est accomplie en temps qu’artiste.

Combien de toiles a-t-elle peint ?
Martin Provost : Elle a peint 350 tableaux et il y en a un peu dans le monde entier, même à New York. Parce après sa mort, elle a connu une forme de reconnaissance. À la mort de Wilhelm Uhde en 1947, Jean Cassou, le directeur du musée d’art moderne de l’époque, avait crée une salle Wilhelm Uhde au musée d’art modernes où il y avait 3 ou 4 très beau Séraphine.

La peinture apparaît comme une force qui la domine et qu’elle contrôle, qu’elle apprivoise jusqu’à sa rencontre avec son mécène Wilhelm Uhde. Il lui permet de s’accomplir mais pas sans risques.
Martin Provost : C’est le paradoxe, le conflit sans doute positif entre le créateur et le mécène. On pourrait parler aujourd’hui du metteur en scène et du producteur, de l’écrivain et de son éditeur. La rencontre avec Wilhelm Uhde est fondamentale dans la vie de Séraphine. Si elle ne l’avait pas rencontré, elle n’aurait peut être pas évolué, mais en même rien ne nous permet d’en être sûr. Je n’ai pas de réponses et je ne veux pas en donner, je ne suis pas un donneur de leçon. Ce que j’essaye de montrer, c’est que les principes se rencontrent, quelqu’un qui cherche, quelqu’un qui va de l’avant a toujours une réponse. Après, Wilhelm Uhde a toujours été là au bon moment : Il était là en 1914 pour lui dire vous êtes un grand peintre mettez vous au travail et il revient en 1927 pour récolter. Il y a plein de zones d’ombre dans sa vie. Pourquoi, par exemple, quand il est revenu en France et qu’il s’est installé à Chantilly, n’est-il pas allé voir si Séraphine était toujours là. J’avais du mal à répondre à tous ça. Mais dans ce film, j’ai voulu aimer autant Wilhelm Uhde que Séraphine, ne pas le juger. J’ai plutôt essayé de comprendre ce qui s’était joué entre eux. Car, ce qui a tissé leurs liens c’est l’œuvre, ce n’est pas l’humain.

C’est une peinture empreinte de religiosité ?
Martin Provost : Dans ses peintures, on retrouve toujours ces fleurs, qui sont celles qu’on mettait autour de la sainte vierge. Séraphine était pieuse, très rigoureuse. Après, au niveau des couleurs il y a beaucoup de rouge, de vert, c’est très multicolore, c’est très gonflé, ça explose littéralement. Et effectivement, on retrouve une influence de l’art médiéval puisqu’elle s’inspirait des vitraux de la cathédrale de Senlis. Et quant on visite cette cathédrale, on le voit, il y a des vitraux qui ont la forme des feuilles de Séraphine. Elle s’imprégnait des couleurs des vitraux, elle était en contemplation devant eux et elle les restituait dans sa peinture. C’est l’expression d’une foi naïve.

Avec quoi peignait-elle ?
Martin Provost : On ne le sait pas. Elle peignait avec de la laque Ripolin, ça c’est vrai. Elle aussi volait l’huile dans les quinquets des églises, parce que c’était sain pour elle. Mais les mélanges après, c’est moi qui me suis mis à rêver. Donc, maintenant, est ce qu’elle peignait avec du sang, honnêtement, je n’en sait rien, c’est moi qui ai extrapolé.

Pourquoi se fait-elle réaliser cette robe de marié hors de prix ?
Martin Provost : Je ne rappelle plus où j’ai lu cette anecdote, mais c’était des épousailles spirituelles. C’était une femme qui avait une foi naïve donc elle était persuadée que les anges allaient descendre, mais je dirais d’une certaine façon, que c’est ce qui s’est passé. Quand on voit les toiles, quand on voit leur évolution, je pense que quelque chose en elle a rencontré ce qu’elle cherchait.

Comment avez-vous travaillé avec Yolande Moreaux ?
Martin Provost : On a passé beaucoup de temps ensemble. Pendant plus d’un an, on s’est vu régulièrement. On parlait de Séraphine, je l’ai emmenée voir ses tableaux, sa maison, on a monté ses escaliers, on a frappé à sa porte. Je l’ai emmené dans tous les décors où je voulais tourner : la rivière, les bois…On a fait des lectures, elle me disait moi je préférais le dire comme ça, je vois les choses de cette manière. En un mot, on s’est apprivoisé l’un l’autre. C’est de cette proximité je crois, qu’est née Séraphine. Aux premiers jours de tournage on était un peu tâtonnant, et c’est là que je lui ai dit : « mais pense à Dieu ! ». Ça a été un déclic, parce que Séraphine vivait avec Dieu 24h/24. Elle était en amour et elle n’a fait que donner cet amour là. Et c’était incroyable, à partir de cette seconde, tout était là.

Pourquoi avez-vous choisi ce traitement de la nature qui enveloppe littéralement les personnages ?
Martin Provost : Je voulais que la nature soit comme une seconde peau. Je vis à la campagne, j’en ai besoin. Quand il n’y a pas de vert, j’ai l’impression de me perdre et je voulais vraiment montrer dans le film, que tout vient de là. C’est notre origine et on ne peut pas s’en couper, ce serait une folie.

Graphiquement, pourquoi avoir utiliser si peu de couleurs et cette dominante de gris ?
Martin Provost : Un film d’époque c’est un truc de fou. On a vraiment travaillé pour les costumes sur les patines. Je voulais dès le départ qu’il n’y ai aucune couleur franche. Que des couleurs froides et si possible une absence de couleurs. Même chose pour les décors. Je voulais que la nature et les tableaux ressortent dans tout cet univers un peu froid et glacé. Et puis il y a eu le choix du chef opérateur Laurent Brunet qui est un chef opérateur assez particulier, au parcours atypique. C’est un autodidacte à sa façon lui aussi. Je l’avais choisi parce qu’il avait quelque chose de rugueux en lui, d’âpre.

La lumière très soignée et les cadrages semblent faire de chaque plan un tableau dans lesquels naît cette peinture moderne. Vous avez pensé votre film comme un peinture ?
Martin Provost : Un peintre peint en regardant, donc un cinéaste fait la même chose. C’est mon regard, mais ça je n’en suis pas conscient quand je le fais, c’est l’association de plusieurs talents. Là, c’est le regard que je porte sur les gens, sur les choses qui fait qu’à un moment cette histoire est racontée de telle ou telle façon. La place de la caméra, les cadres, oui j’y fais attention, mais je n’ai pas cherché à faire des tableaux. Je n’y ai même pas pensé une seconde, mais je trouve incroyable qu’on me dise que ce film ressemble à un tableau. Ça me bouleverse, parce je me dit que moi aussi j’ai du être traversé par quelque chose et tant mieux.

Il y a quelque chose de mystique dans ce film ?
Martin Provost : Le rapport à dieu m’intéressait ici. Même si je ne suis pas quelqu’un de religieux, je crois en Dieu comme quelque chose qui est en nous, qui se développe. Je n’ai pas de terme, c’est une notion assez païenne. Mais si ça se perçoit dans les images, mon Dieu merci. C’est ce que j’ai voulu. Pour moi la religion c’est ce qui devrait normalement relier les hommes entre eux ou au cosmos, mais c’est tellement pas le cas que j’y vais sur la pointe des pieds avec ces notions.

Publicités

Entry filed under: Cinéma français, Interview. Tags: , , , , , , .

13e Festival Cinespana 2008 Go Fast : Olivier Van Hoofstadt (2008). Rencontre avec Roschdy Zem et Emmanuel Prevost.

Un commentaire Add your own

  • 1. Artiste peintre  |  juillet 22, 2010 à 10:22

    Un grand merci pour cet excelent article
    amicalement
    Gilles

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Trackback this post  |  Subscribe to the comments via RSS Feed


Archives


%d blogueurs aiment cette page :