L’apprenti (2008). Rencontre avec Samuel Collardy.

décembre 22, 2008 at 11:09 Laisser un commentaire

lapprentiFilm français

Réalisation : Samuel Callardy
avec Paul Barbier et Mathieu Bulle

Date de sortie : 03 décembre 2008

Distribution : TFM Distribution

Synopsis : Mathieu, 15 ans, élève dans un lycée agricole, est apprenti en alternance dans la ferme de Paul, une petite exploitation laitière des plateaux du haut Doubs. Outre l’apprentissage des méthodes de travail de Paul, Mathieu doit s’intégrer à la vie de la famille, prendre ses marques, trouver sa place. Autour des gestes du travail, des liens se tissent.

Délicieux film sur l’enfance, L’apprenti, se déguste comme on se délecte d’une madeleine de Proust, chaque bouchée rendant palpable des souvenirs de jeunesse oubliés. Entre documentaire et fiction, entre Truffaut et Depardon, ce premier long métrage émouvant, tactile et personnel, est une claque. Rencontre avec Samuel Collardy, humble cinéaste au talent certain.

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Du soleil en hiver

Fiction ou documentaire ? Vous semblez vous amusez à brouillez les pistes ?
Samuel Collardy : Ce n’était pas mon but au début de ce projet, et ça ne l’ait pas devenu par la suite. Je crois simplement que c’est ma façon de filmer. J’ai besoin de partir de la réalité pour raconter une histoire et surtout pour arriver à croire à mes personnages. Mais cela ne m’empêche pas par la suite de prendre des libertés avec eux et avec cette réalité. C’est en cela que je quitte le domaine du documentaire. Mais ça me semble nécessaire pour transmettre l’émotion de mes personnages aux spectateurs. Kiarostami disait que le cinéma est « une suite de petits mensonges pour raconter une grande vérité ».

Pourquoi choisir de raconter l’enfance au travers du monde paysan ?
Samuel Collardy : Je viens du monde rural, j’y ai grandi et actuellement je vis encore à la campagne, à Ornans, patrie du peintre Courbet. C’est comme un poumon pour moi la campagne, un ballon d’air frais, mais à la différence de Paul ou Mathieu, je suis parti faire des études à la ville. Et ce départ, je l’ai mal vécu, j’ai toujours eu l’impression d’avoir perdu quelque chose. Donc je devais faire un film sur le monde rural pour montrer que je n’avais pas oublié mes racines. Je voulais retrouver ce qui avait bercé mon enfance, nourrit mes rêves et en même temps montrer par petite touche ce que devient le monde paysan aujourd’hui.

Quelle a été la réaction du monde paysan ?
Samuel Collardy : Les gens de l’agriculture me reprochent le côté peu objectif de leur condition vie représentée ici ainsi que le choix de cette ferme. Il pense que c’est une image du passé que je donne là. Après bien sûr, c’est une vision du monde paysan, en l’occurrence la mienne, mais je ne cherchais pas à relater les évolutions du monde paysan. Ça n’a rien à voir avec le travail remarquable de Raymond Depardon. Je souhaitais avant tout un faire film sur l’enfance. C’est ça le propos du film. Le monde rural n’en est que son cadre.

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Vous racontez aussi le lien qui se tisse entre un apprenti marqué par l’absence du père et un maître de stage qui peine à trouver un successeur.
Samuel Collardy : Mais on retombe sur une question charnière du sortir de l’enfance. Comment se construire en tant qu’homme lorsqu’on n’a pas de modèle ? J’ai eu à répondre à cette question. Et ma seule réponse a été de me raccrocher à toutes les personnes qui croisaient mon chemin. Donc je ne crois pas que Paul prenne la place du père. Il se contente d’être un repère dans la vie de Mathieu. Mais c’est lui qui va l’aider à grandir.

Le morceau de Johnny Hallyday joué à la guitare qui ponctue le film est la fois émouvant (ce qui n’était pas gagné) et très symbolique?
Samuel Collardy : La guitare prolonge cette idée de l’apprentissage et de l’évolution. Au début, il peine énormément, il s’exerce, et il passe le pas.

Comment avez-vous rencontré Paul et Mathieu ?
Samuel Collardy : Paul et Mathieu existent réellement, mais ils ne se connaissaient pas. Ils ne se seraient d’ailleurs pas rencontrer, si je ne les avais mis en relation pour le besoin de ce film. Je suis tombé sur Paul Barbier en cherchant la ferme qui allait accueillir le tournage. Il était agriculteur et effectivement il accueillait quelques apprentis dans sa propriété. Et ce qui m’a tout de suite séduit en lui, c’est qu’il n’y voyait pas l’opportunité d’une main d’œuvre docile et gratuite mais plutôt l’occasion de construire et de transmettre quelque chose avec eux. Donc je voulais que Paul soit dans le film.

Et Mathieu ?
Samuel Collardy : Mathieu Bulle était élève dans un lycée agricole, près de chez moi. Je venais d’y finir un casting sauvage en vue du rôle, mais à la fin de la journée je n’avais toujours pas trouvé l’adolescent que je recherchais pour le rôle. Au moment où j’allais repartir bredouille, Mathieu est venue me trouver. Il avait 14 ans et demi, il était fragile et il avait besoin de se confier. On a parlé et il s’est passé quelque chose. Je lui ai donc proposé de faire quelques essais. J’avais quelques doutes parce qu’il était jeune et que recherchait un lycéen prêt à partir en stage cette année. Je l’ai donc revu et j’ai su qu’il allait être mon personnage. Il était apprenti et il avait vécu cette absence du père.

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Comment se sont-ils rencontrés ?
Samuel Collardy : Le premier jour de tournage correspond à la première rencontre entre Paul et Mathieu. Le 1er plan du film, est le premier plan qu’on a tourné, c’est leur rencontre réelle qui s’est produite pendant le goûter. Je ne savais pas ce qui allait se passer entre eux par la suite.

Il y avait un scénario ?
Samuel Collardy : J’avais écrit les grandes lignes d’un scénario qui s’est nourri des longs entretiens que j’ai eu avec Paul et Mathieu. Je ne pouvait pas imaginer filmer sans savoir à l’avance ce que j’allais cherché. Donc j’ai beaucoup écrit avant de tourner. Mais par la suite j’ai laissé plus de place à l’improvisation. Je réunissais mes deux protagonistes, je leur donnais un sujet, une thématique, et je filmais le résultat. Jamais les dialogues n’étaient écrits à l’avance. Je voulait qu’il rejoue leur vie devant la caméra, qu’ils interprètent leur propre rôle, d’où cette impression de spontanéité. L’accent que l’on entend dans le film, c’est le leur, il n’est pas joué, comme leur langage. Mais on n’est pas dans la captation du réel. Par exemple, la scène où Janine engueule Mathieu au sujet de la traite des vaches, en épluchant les pommes, elle est quasiment réelle, mais elle excite pour le besoin du film. Je savais qu’elle était énervée après Mathieu à ce sujet, et j’en profité pour lui demander si elle accepterai de lui dire en face. On a installé la caméra, les micros et la lumière et on a lancé le tournage. On n’avait pas besoin de répétition, ni de tourner plusieurs fois la scène.

L’adolescent, comme l’agriculteur semblent très naturel ?
Samuel Collardy : C’est du au temps passé avec eux : 90 jours de tournage et en amont de longue journée passées à discuter avec eux, sans caméra. C’était un vrai parti pris de mise en scène. Je me suis entouré d’une équipe légère, composée de 3 personnes pour ne pas les encombrer. Je ne voulais surtout pas leur voler des moments de leur intimité. J’ai donc beaucoup observé, pour arriver à saisir ces instants sur la pellicule. Du coup, on tournait peu même si on passait beaucoup de temps ensemble. La caméra ne devait pas les empêcher de vivre. J’avais un film à faire, mais eux avaient une ferme à s’occuper. En fait, j’ai suivi le cycle de stage de Mathieu et entre temps je rentrais à paris, ce qui me permettait de réfléchir à la direction à tenir, par la suite.

Pourtant, malgré cette équipe réduite, les lumières et les images bénéficient d’un soit tout particulier.
Samuel Collardy : Je voulais que mes personnages soient beaux, bien éclairés. J’étais fier de pouvoir réaliser ce film en 35mn, car d’habitude, ce format est réservé aux acteurs. Et pour moi, Paul, Mathieu ou Janine, ce sont aussi des personnages de cinéma.

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Quel jugement portent-ils sur votre film ?
Samuel Collardy : Paul aime beaucoup L’apprenti parce qu’il y voit à travers lui, les relations qu’il a eu avec ces anciens stagiaires. En revanche, pour Mathieu c’est juste une suite d’anecdotes de tournage. Je crois que Mathieu est trop jeune pour avoir suffisamment de recul par rapport à ce que nous avons réalisé.

Comment avez-vous réussi à être distribué par TFM distributeur ?
Samuel Collardy : Dans le générique il y a Arte et TF1 côte à côte. C’est un parrainage étonnant pour un premier long métrage avec aucun acteur connu au générique, j’en conviens. Sans compter que quand on a recherché des distributeurs, personne ne voulait du film. TF1 sortait Les randonneurs. Quelqu’un leur a parlé de nous et ils nous on signé. Ça été une grande surprise, car leur aide nous a apporté d’autres soutiens comme GAN et tout ça sans nous priver de libertés. On espère maintenant que le public va suivre.

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Frais et brillant L’apprenti est plus qu’un film, c’est une leçon, un condensé de vie. Contemplatif, nostalgique peut être, sensible assurément mais tellement fort. Des paysages sublimes magnifiés par la photo de ce jeune réalisateur, véritables écrins à ses scènes de vie d’apparente vacuité, dans lesquelles se débattent Paul et Mathieu. Paul, agriculteur malmené par la vie, calme, posé, qui tant à donner, à enseigner et Mathieu, dont la jeunesse coule dans ses veines, chien fou et fougueux, introverti et maladroit qui a tout à apprendre. Sans surenchère, sans artifice, leur relation étonne, émeut et ravit. Deux générations, deux façons de penser, de concevoir l’agriculture, que tout oppose, mais qui, lorsqu’elles s’accordent, engendrent des moments de grâce. Comment oublier ces scènes de jeux dans la neige, ses disputes, ses ballades en campagnes, ses bouderies…qui font écho à nos propres souvenirs de jeunesse. Rarement la fin de l’enfance n’avait été si bien représentée. Rarement le cinéma français n’avait enfanté un réalisateur si prometteur.

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