Une affaire d’état (2009). Rencontre avec Eric Valette

novembre 25, 2009 at 10:35 Laisser un commentaire

Thriller politique, France

Réalisation : Eric Valette
Avec André Dussollier, Thierry Frémont, Rachida Brakni,

Date de sortie : 25 novembre 2009

Distribution : Mars Distribution

Synopsis : Un avion chargé d’armes explose au dessus du Golfe de Guinée. Une escort girl est assassinée dans un parking parisien. Plusieurs milliers de kilomètres séparent ces deux événements et pourtant… Nora Chayd, inspectrice aux méthodes musclées, enquête sur le meurtre et bouscule sa hiérarchie. Victor Bornand, Monsieur Afrique officieux du gouvernement, tente d’étouffer la crise politique déclenchée par l’explosion. Quitte à avoir recours à son bras armé Michel Fernandez, un ancien des services de renseignements. Nora s’approche dangereusement des sphères du pouvoir.

Après le succès de Maléfique en 2003, Eric Valette délaisse l’univers fantastique pour façonner un thriller politique pensé comme un western italien. Rugueux, sombre et atypique ce nouveau long métrage brille par son casting impeccable et ses personnages ambigus. Rencontre avec son réalisateur, dopé au cinéma bis.

Haine pour haine

Comment est née l’idée de ce film ?
Eric Valette : Une affaire d’état remonte à assez loin, à 2003. A l’époque le premier film que j’avais réalisé Maléfique sortait sur les écrans et j’ai rencontré Eric Névé, un producteur très atypique dans le paysage du cinéma français puisqu’il produit essentiellement des polars, des thrillers ou des films fantastiques. J’aimais beaucoup son approche. Ce n’est pas un type qui va tourner une comédie pourrie pour faire tourner sa boîte comme 90% des producteurs français. Et A l’époque, il était passionné par le bouquin de Dominique Manotti : Nos fantastiques année fric (Rivage) dont il venait d’acheter les droits et dont les scénaristes de Maléfique : Alexandre Charlot et Franck Magnier, qui par la suite sont devenus les scénariste de Bienvenu chez les ch’tis, avaient été contacter pour en écrire l’adaptation. Eric cherchait un réalisateur et ils lui ont suggérés mon nom. Ont s’est rencontré et avant même qu’une ligne ne soit écrite, j’ai proposé ma vision globale par rapport au film. À partir de là, la machine s’est mise en route et ils ont écrit le scripte. C’est un projet qui me tenait vraiment à cœur de par sa problématique et son ton. Je m’y suis beaucoup investi. Or, je pensais, à tord, qu’on arriverait à le monter hyper facilement. Mais ça a été si long qu’entre temps j’ai réalisé deux films aux Etats-Unis resté inédits en France : One missed call et Hybrid. Ce n’est que fin 2007 que les fonds furent réunis et que je suis rentré en France pour faire Une affaire d’état.

Pourquoi avoir pensé et composé ce polar comme un western ?
Je suis un fan de westerns et j’ai toujours rêvé d’en faire. Or les thématiques présentes ici sont effectivement très proches du western que se soit la morale ou la solitude. C’est la période plutôt désillusionnée du western américain ou celle plus ironique du western spaghetti qui m’a servi de terreau, quelque part entre La horde sauvage et Django. Je ne me suis pas gêné avec ce mélange des genres parce que je le trouvais approprié. Ce n’était pas un effet de « tarantinade ». Ça me semblait assez organique donc je l’ai fait sans trop me poser de questions, sans arrière pensé, plutôt instinctivement.

Vous disséminez les indices de votre cinéphilie avec les affiches de Avec Django arrive le temps du Massacre (1971) de Peter Launders alias Mario Pinzauti posée dans le bureau de l’inspecteur qui écoute en boucle le thème du Retour de Django (1968) d’Osvaldo Civirani composé par Ennio Morricone…
Absolument, ce personnage là Bonfis, dont on comprend qu’il est fan de westerns spaghettis, mais il ne le dit jamais, en fait on l’a retravaillé pas mal. Au départ on en avait fait un personnage un peu hâbleur justement « tarrantinien » qui n’arrêtait pas de faire chier avec ces références, et on s’est dit c’est lourd, c’est pénible. Donc on est parti sur quelque chose où c’est l’image et le son qui nous laissent comprendre quelle est son intériorité et pas lui qui est en train de se déverser sans cesse sur les gens. Mais encore une fois, je ne voulais pas qu’on soit dans la référence évidente. Ce n’est pas quelque chose de gratuit, même les 2 minutes de la musique du Retour de Ringo on un sens.

C’est très habile, mais pourquoi centrer l’intrigue autour d’une femme flic typée et expéditive?
Je suis toujours parti de l’idée que cette fille c’est Bronson! Je ne voulait pas qu’on soit dans l’humanisme facile avec cette flic qui parce qu’elle vient de la rue, copine avec les voyous. Non, elle est facho sur les bords et elle apprend, au fur et à mesure, à canaliser son énergie, à gérer sa force et à utiliser son cerveau. Elle devient un samouraï qui tape 2 coups mortels au lieu de faire mille parades avec son sabre. Ça m’intéressait de montrer cette évolution du personnage et de ne pas en faire la meilleure amie de la France.

C’est pourtant elle qui à l’image la plus pure de la police française face ou ses homologues masculins corrompus ou blasés…
C’est vrai, c’est une contradiction intéressante à creuser. Et tous les personnages sont comme ça. J’ai voulu les dépeindre dans cette zone de gris. Quand le film commence je ne les apprécie pas tous, mais quand il s’achève je les aime tous. Y compris la pire des ordures parce que finalement je la comprends elle et ses motivations. Dans l’idée, j’aimerai que pour chaque personnage le spectateur se dise : « si j’étais à sa place je crois que je ferais la même chose ». J’adore que le cinéma m’amène dans des zones où je ne suis pas à l’aise. Maintenant en terme de divertissement, j’aime quand il y a du suspens, de l’action, qu’on rie, qu’on pleure, ou qu’on tremble évidement. Mais je trouve aussi intéressant dans le cadre d’un divertissement d’amener des zones d’ambiguïté qui amènent un peu le spectateur à réfléchir.

Vous fuyez le manichéisme ?
Oui et je pense ici au visage de Thierry Frémont qui est un immense acteur de cinéma malheureusement trop peu utilisé. C’est d’ailleurs son personnage qui a fait qu’on n’a aucun financement de la part des chaînes hertziennes. Elles ont toutes lues le script, elles l’ont trouvé vachement bien, rythmé, plein de suspens, mais toutes nous ont posées les mêmes questions : « A quoi sert ce type Fernandez?» et « Pourquoi ne pas s’en tenir à l’affrontement entre le politicien et la flic?». Or, pour moi, laisser tomber ce personnage revenait à castrer complètement le script. Il centralise toutes ces zones de gris. Il tue de sang froid et on finit par bien l’aimer (rires). Mais comment voulez-vous que je continue à discuter avec des gens qui n’ont pas compris pourquoi ce type existait. Donc on s’est passé de leur financement et on fait ce film plus vite en 35 jours de tournage seulement.

Le cinéma français des 70’s avec son grain et son contenu revêche, vous a-t-il influencé ?
Même si je suis fou du cinéma de Friedkin ou de Michael Mann, quand je tourne un film franco français je pense aussi à Verneuil, à Boisset ou à tous ces mecs là qui ont fait un cinéma populaire, que les gens ont vu par la suite sur TF1 à 20h50. Il y avait Belmondo qui jouait dans ces films là, Dewaere, Delon (qui jouait dans des films de gauche mais sans s’en rendre compte) ou Marielle. Ce cinéma populaire grattait là où ça faisait mal, révélait des choses dans une société extrêmement repliée sur elle même et très conservatrice. Gamin, j’adorais voir ces films là comme Le juge Fayard dit le shérif (1976) ou Mille milliard de dollars (1982) et effectivement tout cela s’est dilué dans les 80’s. Ce changement de ton vient selon moi, que ces gens, et c’est vrai d’Yves Boisset, étaient très idéalistes. Le fait que la gauche passe en 1981 a fait qu’on ne pouvait plus rien dire puisque tous les espoirs étaient permis. On s’est aperçu au fur et à mesure que les choses étaient loin d’être si simple et je pense que maintenant on peut commencer à se poser des questions et à envisager de faire de plus en plus de films comme ça. Il y en a qui commence à montrer le bout de leur nez. Le polar français est en pleine renaissance. Le cinéma français ne peut pas être systématiquement Paris sur un air d’accordéon au grand angle en jaune d’un côté et de l’autre un autre les atermoiements de trois couples qui se trompent dans des familles recomposées en Normandie. Il y a une voie médiane. Tous ce qui est cinéma d’action, thriller, policier n’est pas non plus propriété de EuropaCorp. C’est bien que tous ces trucs existent, mais l’offre mérite d’être diversifiée. Une affaire d’état, Cortex, ou Le convoyeur font parti de cette alternative. D’ailleurs il y a beaucoup plus de choses intéressantes qui se passent maintenant, dans le cinéma français, qu’il y a 15 ans.

C’est intéressant de puiser dans ces cinématographies hexagonales déclassées. Vous y avez trouvé une autre proposition ou façon de faire du cinéma ?
Je me suis refait une cure d’Yves Boisset assez récemment et il y a des films d’une violence, d’une noirceur et d’une audace incroyable parfois même en terme de parti pris de mise en scène visuelle ou sonore. Un film comme Un Condé (1971), c’est quand même incroyablement noir et violent et assez expérimental. C’est un film d’une franche audace quand on songe à l’époque à laquelle ça a été fait. Ça a été censuré d’ailleurs. Quand je revois Le Saut de l’ange (1971) ou Le juge Fayard dit le shérif (1976) je me dis que c’est quand même des sacrés bons films. Ce ne sont peut être pas des chef d’œuvres intemporels comme peuvent l’être French Connection (1971) ou Heat (1995), mais c’est quand même des perles. Et justement, ce long métrage est une façon de lui tirer mon chapeau. Quand on a fait la première projection équipe de Une Affaire d’état, j’ai eu les coordonnées d’Yves Boisset par Thierry Frémont qui avait tourné avec lui dans L’affaire Drefus. Il est venu à la projo et ce n’était pas rien.

Nicolas Boukhrief, avec Cortex réalisé partageait avec votre film André Dussollier et la même culture cinéphilique. Comment réussit-on à amener André Dussollier dans un tel univers ?
En fait, il faut l’amener dans le monde du film et celui du réalisateur, sans nécessairement tout lui expliquer. Parce que André est quelqu’un qui doute beaucoup, même s’il a de la bouteille. Il se pose énormément de questions, on dirait parfois un peu une adolescente. C’est quelqu’un qui n’est jamais meilleur que quand il est dans l’action. Il fait, il joue. La révélation du film s’est vraiment faite en projection pour lui. Il ne comprenait pas le puzzle, les partis pris graphiques ou la musique. Tout a fait sens pour lui pendant la projection. Quand je lui expliquer avec mes mots, il restait très perplexe. Quand je lui disait : « André c’est un western le truc, tu es un vieux cowboy et tu ne comprend pas la jeune génération. Tu es en train de te faire dépasser par le progrès. Tu es Randolph Scott et Joel McCrea dans Coups de feu dans la Sierra ». C’est ce que je voulais lui expliquer, mais je ne suis par Quantin Taranatino. Je ne suis pas brillant pour expliquer tous ces trucs là. Donc, j’ai tout décomposer en lui expliquant ce que j’attendais de lui scène par scène. Mais André est toujours impeccable, c’est un gentleman. Et au final il a trouvé sa place dans chaque pièce du puzzle, même s’il ne l’a compris qu’après (rires).

Pourquoi ces caméras au niveau du sol ou collées à la nuque des acteurs ?
J’adore jouer avec les images ou avec les sons, du moment que mon boulot de raconteur d’histoire reste au service de l’histoire. Ce n’est pas moi la vedette mais mes personnages et ce qu’on raconte avec eux. J’aime ces plans, mais je cherche toujours à les faire à bon escient : pour montrer une ville ou des environnements de façon originale. C’est comme cette poursuite dans les rues de Paris qui débouche sur un funiculaire. Qui sait qu’il y a un funiculaire à Paris ? Donc ça fait partie des trucs qui m’intéressent plutôt que d’être sempiternellement au café Beaubourg.

Le déplacement des groupes dans l’espace urbain nous amène constamment à nos questionner à savoir si on regarde un polar ou un western…
Je suis ravi qu’on se pose la question. Je dois dire qu’il avait un pied terrible à tourner le plan où le groupe marche et entre dans la gare d’Austerlitz parce que d’un seul coup j’étais en train de comprendre le côté western du truc que j’avais pas forcement saisit. Et le fait forcément d’avoir ces 4 personnes, alignées dans un cadre de 35, qui marchent comme ça, c’est vrai que d’un seul coup je pense à tous ces films que j’ai adorés avec les derniers cowboy qui partent pour le dernier règlement de compte et dont on sait qu’il ne font pas tous revenir. C’est jouissif !

Comment vous est venue cette culture du cinéma bis?
Je me suis formé à Toulouse. Je suis né d’une rencontre très étrange. C’est à la fois le fait que j’ai grandi dans l’univers de la vidéo cassette où quand on a 13-14 ans, on va voir Zombie (1978) chez les copains ou Cannibal Holocaust (1980) parce qu’on n’a pas l’âge pour aller le voir en salles, pareil pour le premier porno. Donc je suis né de cette culture là, le type qui lisait Star FX, Mad Movies et qui avait grandi en regardant les westerns à lé télé à 6-8 ans. Et finalement, j’ai fait une école de cinéma ici avec des préceptes très différents qui n’épousaient pas cette culture. Mais cette école là m’a nourri de Bresson qui reste un cinéaste que j’admire beaucoup comme Melville et autres. J’aime aussi les cinéastes silencieux et quelque peu glacials. Et c’est vrai que cette culture là c’est faite à Toulouse autour de cette école et des gens que je fréquentais et avec qui j’allais acheter mes VHS sur le marché du capitole. Donc c’est des souvenirs assez émouvants.

Propos recueillis par Patrice Chambon

Dominique Manotti Nos fantastiques années fric (Rivages)
Dominique Manotti poursuit la chronique des « années fric » qu’elle avait entamée dans sa trilogie du commissaire Daquin. Elle passe au crible la corruption des sphères politiques dans ce roman rythmé et implacable. Revendiquant une filiation avec James Ellroy, elle s’en distingue par son écriture rapide, efficace et imagée, au service d’une ironie décapante.

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Le Fanfaron de Dino Risi (1962) au Rex à Blagnac 5e Rencontres du cinéma italien à Toulouse du 27 Novembre au 6 Décembre 2009

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