Vénus noire : Abdellatif Kechiche (2010)

novembre 21, 2010 at 4:24 Laisser un commentaire

Drame historique, France

Réalisation : Abdellatif Kechiche
Avec Yahima Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet

Date de sortie : 27 octobre 2010

Distribution : MK2 Diffusion

En racontant la lente agonie de cette femme africaine devenue phénomène de foire avant de se voir livrée à la prostitution, Abdellatif Kechiche réalise, avec une rare maîtrise, une œuvre aussi audacieuse qu’effroyable.

La magie s’installe dès les premières secondes. Pas de générique, le film s’ouvre sur un amphithéâtre, celui de l’académie royale de médecine de Paris, en 1817. La caméra bouge lentement, propose de longs plans et s’attarde très près des nuques et des visages, notamment celui de l’anatomiste George Cuvier qui déclare devant un moulage du corps de Saartjie Baartman : « je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes ». Puis il exhibe les organes génitaux hypertrophiés de cette Vénus Hottentote qui firent d’elle une légende. En quelques plans, Abdellatif Kechiche balaie ce qui aurait pu constituer l’essence d’un biopic classique et pose ses ambitions : même après sa mort, cette femme continue d’être bafouée. Place désormais, avec ce flashback qui nous ramène sept ans plus tôt, à son agonie dans une monde du spectacle qui n’a cessé de l’exhiber, tel un animal sauvage, de cirque en foire jusqu’au salon privés de maison closes parisiennes.

Deux après le succès public et critique de La graine et le mulet caractérisé par ses très longs plans, volontairement redondants et dilatés sur la préparation familiale d’un couscous, Abdelatif Kechiche radicalise son cinéma en offrant un quatrième long métrage moins accessible et peu douillet. Il s’attaque ici frontalement à l’idée d’infériorité des races soutenus par des discours scientifiques niant toute humanité au nom du cartésianisme, au monde du spectacle, aux bourgeois bien pensants et au racisme de bon aloi soutenu par un manque d’esprit critique. Des thèmes malheureusement pas si éloignés de cela de notre société actuelle.

Venus noire dérange donc et égratigne. Sa caméra bouge beaucoup. Souvent portée à l’épaule elle insinue volontairement un malaise, notamment pendant les représentations. Saartjie est exhibée sur scène, elle se soumet au fouet de son dompteur telle une bête sauvage. La caméra suit la jeune femmes, montre son regard, ses hésitations, puis s’anime avec férocité. Elle saisit alors la foule, les yeux avides du public, sa fascination et sa délectation. Elle prend le temps de le détailler un à un de très près avant de renvoyer leur image en pleine face du spectateur, tel un miroir. Astucieux dispositif qui accroît le malaise : vous participez au spectacle en regardant ce film. Mais Abdelatif Kechiche s’abstient pourtant de toute complaisance. Pire, il s’amuse et récuse tous les points de vue, notamment pendant cette scène de procès incroyable renvoyant dos à dos accusés et défenseurs, ceux qui pensent qu’elles honteusement exploitées au nom de la bonne morale et ceux qui l’emploient comme artistes. Au fond, personne ou presque ne viendra vraiment en aide à cette Vènus Hottentote ou ne le regarde comme une femme. L’apothéose, autant pour elle que pour le spectateur, arrive lorsqu’elle croise la route de ce personnage infâme formidablement campé par Olivier Gourmet. Abdelatif Kechiche va loin et pousse son dispositif dans le rouge, nous laissant impuissant et voyeur devant les sévices infligés à Saartjie Baartman. Une scène qui force l’admiration devant le talent ahurissant de Yahima Torrès, jeune cubaine découverte dans la rue de Belleville par le réalisateur, qui donne vie magistralement vie à Saartjie Baartman pendant 2h30.
Difficile de ne pas penser à un double négatif de Lola Montés de Max Ophuls qui poussée par monsieur loyal, allait, au cours de la représentation, toujours plus haut. Abdellatif Kechiche lui n’aime pas le monde spectacle. Du coup, sa Vènus Hottentote tombe bas, toujours plus bas, même après sa mort.
Preuve que les mentalités restent difficiles à changer, le moule de son corps resta exposé au musée de l’Homme jusqu’en 1974. Ce n’est qu’en 2002 que sa dépouille fut restituée en Afrique du Sud.

Salutaire et sublime, Vénus noire est un joyau, un véritable coup de maître d’un des plus grands cinéastes français qui en profite pour donner un bon coup de pied contre le monde superficiel du spectacle. Audacieux et intègre, Abdellatif Kechiche aurait pu se contenter d’un film grand public pour asseoir son succès. Il a préféré réaliser Venus noire, sans aucune concession.

Patrice Chambon

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