Tous les soleils (2011). Rencontre avec Philippe Claudel

mars 29, 2011 at 1:19 Laisser un commentaire

Comédie euphorique, France

Réalisation: Philippe Claudel
Avec Stefano Accorsi, Neri Marcoré, Lisa Cipriani…

Date de sortie : 30 mars 2011

Distribution : UGC Distribution

Synopsis : Alessandro est un professeur italien de musique baroque qui vit avec sa fille de 15 ans et son frère  qui ne cesse de demander le statut de réfugié politique depuis que Berlusconi est au pouvoir. Voulant être un père modèle, il en a oublié de reconstruire sa vie amoureuse, trop entouré par sa bande de copains l’empêche de se sentir seul. Mais au moment où sa fille découvre les premiers émois de l’amour, tout va basculer…

Après le bouleversant Il y a longtemps que je t’aime, Philippe Claudel s’enlise dans une comédie sociale « égo-centriste », sans verve ni épines, où les bons sentiments, les choses de la vie et l’accent italien se déclinent jusqu’à plus soif. Un choix narratif que nous explique son réalisateur.


Ce récit a-t-il une part autobiographique?
Philippe Claudel : C’est difficile de concevoir un film ou un roman qui serait déconnecté du réel et de nos existences, mais de là à parler d’éléments autobiographiques ou empruntés à la vie de personnes croisées, je ne crois pas, car c’est quelque chose que je ne sais pas faire et qui m’intéresse pas. Cela dit, il y a quelques clins d’œil à des moments de ma vie, plutôt comiques, comme ce professeur qui se fait rouler dans la farine par une étudiante, à l’oral. Je dois admettre que, pris dans cette situation, j’avais moi aussi tendance à mettre un ou deux points de plus. Mais plus généralement, ce qui m’intéressait ici, c’était de réfléchir à nos existences comme de curieux mélanges de moments graves, douloureux, voir tragique et d’instants de purs bonheurs, de plaisir ou de rire. Autant dans le premier film j’avais mis l’accent sur le drame, autant dans celui-ci j’avais envie de faire une comédie. Mais pas une comédie à la française où on est toujours dans la même tonalité. Plutôt, une comédie italienne, celles de la grande période des années 60 et 70, avec ces cinéastes qui entremêlaient le rire au drame avec une critique sociale ou une satire politique.

On reste quand même plus proche des comédies italiennes récentes, plus divertissantes que grinçantes…
Je fais des films qui explorent nos douleurs ou nos joies mais toujours avec l’espoir de permettre aux gens d’aller mieux. Très clairement, j’aime bien montrer des personnes qui sont généreuses, qui pensent aux autres, qui vivent avec les autres, qui se reconstruisent grâce à eux ou qui s’impliquent comme Alessandro dans une association de bénévoles. On est dans une époque où il y a beaucoup de valeurs individualistes ou égocentriques, mais je crois qu’il est important de montrer qu’il n’y a pas que ça. Pour moi, les bons sentiments ne sont jamais assez bons, parce qu’ils font parti de notre nature. Je ne comprends pas d’ailleurs le cynisme de certains. Souvent on dit c’est plein de bons sentiments comme si c’était un reproche alors que j’adore ça. Je les préfère aux mauvais.

Le film s’ouvre comme Journal intime de Nanni Moretti avec Alessandro qui sillonne les rues de la ville non pas en Vespa, mais en Solex. Faut-il y voir là un clin d’oeil au cinéma italien ?
Oui et non, en fait. C’est un film où il y a pas mal d’hommages, conscients ou inconscients. Les verra qui voudra. Il n’était pas question d’alourdir le propos avec un jeu de références. Pour les premières scènes, mon idée était, avant tout, de présenter Alessandro de façon immédiatement sympathique. Il roule dans les rues de Strasbourg avec cette musique extrêmement présente dès les premières images : la Tarentelle. Cette histoire et ce personnage de professeur de musique baroque sont d’ailleurs nés des ces musiques et de la volonté de faire un film à Strasbourg. Je suis tombé amoureux de cette musique traditionnelle du sud de l’Italie, censée guérir la piqûre de la tarentule et j’ai eu envie de construire une comédie avec elles. Je les trouvais parfaites puisque leur fonction est de redonner de l’énergie à ceux que le venin a affaiblis, en extirpant la mélancolie des âmes chagrines.

Pour votre second long métrage, vous avez choisi des acteurs peu connus. Pourquoi ?
C’est un peu égoïste, mais mon plaisir au cinéma est aussi de découvrir des visages que je ne connais pas. Si j’avais pris un casting d’acteurs connus, le film n’aurait pas du tout était le même. En revanche, j’ai pensé tout de suite à Clotilde Courau pour ce rôle, parce que je l’admire beaucoup et qu’elle me manque au cinéma. Enfin, tout de suite, ce n’est pas tout à fait exact, c’est après l’écriture, que j’ai pensé à elle en me disant que ce personnage lui correspondrait bien. Pour les deux acteurs italiens, Stefano Accorsi habite en France, il tourne beaucoup en Italie et là, c’est son premier grand rôle chez nous. Il était un peu jeune pour son personnage mais on a fait des essais avec un vieillissement naturel, c’est-à-dire que je lui ai demandé de se laisser pousser la barbe. Je l’ai revu et aidé d’accessoires : des lunettes, des vêtements pas très ajustés pour alourdir sa silhouette et le rendre crédibles en homme de 45 ans. Neri Marcoré lui est un acteur et un artiste italien très connu dans son pays. Il tourne pour le cinéma avec Pupi Avati et la télévision et il participe surtout à pas mal d’émissions où il chante, il anime une émission littéraire et il imite formidablement les hommes politiques sur la Rai 3. Il a des talents divers et surtout cette silhouette et ce visage qui convenait parfaitement à ce personnage du frère. En plus ils allaient vraiment bien ensemble.

Portez-vous un regard critique sur vos personnages ou sur le milieu dans lequel ils évoluent ?
Je ne pense pas que je sois critique parce que je les aime trop pour ça. Il n’y a pas de volonté de me moquer d’eux sinon peut être un petit peu du personnage de Stefano Accorsi, mais le spectateur s’en moque gentiment avec moi : il est un peu maladroit, il ne comprend pas trop sa fille, il essaye de bien faire mais il fait le contraire de ce qu’il vaudrait, il est tellement occupé par cette présence/absence de son épouse qu’il n’arrive pas à voir autre chose. C’est quelqu’un de débordant d’amour mais qui est capable de piquer de grosses colères. Donc on l’aime et on en sourit pour les mêmes raisons. De la même façon, on a de la tendresse pour le frère, avec ses feuilletons débiles, ses e mails enflammés, sa relation avec la factrice ou son engagement politique. Même s’ils prêtent à rire, on ne peut qu’être avec eux. Je n’avais pas envie de créer de la distance et de les regarder comme des fourmis qui s’agitent.

Vous ne forcez jamais le trait ?
Non. Le personnage du frère par exemple est nourrit de références. Souvenez-vous de Il vitelloni (1953) de Federico Fellini, avec ces trentenaires qui traînent encore comme des adolescents et qui font des plaisanteries de potache, sans savoir ce que va être leur vie. Il y a un autre personnage comme ça dans Amarcord (1973), qui est le frère de la mère du narrateur, donc il a des prédécesseurs et tout ce qu’il raconte sur Berlusconi est vrai : c’est quelqu’un qui détient tous les pouvoirs, la presse, la télévision, l’économie. Or, tout ça est dit par un bouffon qui finalement est le fou du roi, c’est-à-dire qu’il dit les vérités qu’on ne veut pas entendre.

Pourquoi rapprochez-vous si timidement vos personnages du milieu politique ?
La comédie italienne avait souvent une visée sociale ou politique. On se moquait de certaines situations politiques, de certains bourgeois ou classes sociales. Mais je ne voulais pas réaliser une satire politique comme l’a fait Nanni Moretti avec Le caïman. Je serai incapable de faire ça, parce que c’est trop sérieux. Je souhaitais simplement prendre les choses avec humour et légèreté. Lui, décortique un système et montre qu’il est presque impossible de faire un film sur un homme comme Berlusconi. Ici, il n’y a pas d’élément militant. Toute proportion gardée, c’est ce qui me plaît chez Molière : faire des farces qui disent des choses sur le monde, le pouvoir ou la nature des relations humaines. Or, il le fait sans écrire un traité philosophique ou politique. C’est ce qu’on appelle corriger les mœurs par le rire. Donc le rire peut plein de choses et c’est ce qui me plait dans la comédie. On peut en faire qui ne font que rire ou d’autres qui, d’une façon un petit légère, parviennent à faire réfléchir. To be or not to be (1942) de Ernst Lubitsch, qui est pour moi le modèle absolu, réalisé en pleine guerre, est d’une drôlerie incroyable et propose une critique violente du nazisme. Certains confinent au génie tout en faisant des comédies.

Vos prochains projets seront-ils des comédies ?
J’ai un autre film en tête dont je vais sans doute retarder le tournage pour prendre du repos, mais c’est encore un autre genre. Ce n’est ni un drame, ni une comédie. J’ai envie d’explorer différents univers et surtout différents langages cinématographiques. Là, j’ai pu expérimenter le langage cinématographique de la comédie. Ce qui me fascine se sont ces différents genres, et parmi mes cinéastes favoris, il y a Stanley Kubrick qui fait un film dans chaque genre et comme c’était un génie parvient a le réinventer. Alors, je ne prétends pas à ça, mais changer de genre permet, à chaque expérience, de se poser de nouvelles questions de réalisation.

Propos recueillis par Patrice Chambon

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