La solitude des nombres premiers (2011). Recontre avec Saverio Costanzo

mai 8, 2011 at 8:32 Laisser un commentaire

Drame, France, Italie, Allemagne

Réalisation: Saverio Costanzo
Avec Alba Rohrwacher, Luca Marinelli, Martina Albano…

Date de sortie : 4 mai 2010

Distribution : Le Pacte

Synopsis : 1984, 1991, 1998, 2007. Autant d’années qui séparent la vie de Mattia et d’Alice. Deux enfances difficiles, bouleversées par un terrible événement qui marquera à jamais leur existence. Entre leurs amis, leur famille et leur travail, Mattia et Alice sont malgré eux rattrapés par leur passé. La conscience d’être différent des autres ne fait qu’augmenter les barrières qui les séparent du monde, les menant à un isolement inévitable, mais conscient.

Visuellement splendide, La solitude des nombres premiers est une adaptation dérangeante autant qu’audacieuse du best seller italien homonyme de Paolo Giordano par Saverino Costanzo. Se focalisant sur l’étrangeté et la singularité d’êtres transformés en force, le cinéaste a choisi d’utiliser la grammaire du film d’horreur pour raconter le drame d’une vie et peindre les marques que l’esprit torturé peut infliger au corps. Retour sur la genèse de ce projet d’écriture avec Saverino Costanzo.


Comment avez-vous été amené à adapter le roman de Paolo Giordano ?
C’est Mario Gianani, mon producteur, qui m’a proposé de le lire après en avoir acheté les droits pour le cinéma. Le livre m’a plu ; les deux premiers chapitres sont très forts. Mais je ne peux pas dire que j’en sois tombé amoureux ou que ce fut un choc à la première lecture. Je travaillais sur un autre projet et je n’avais pas forcément envie de raconter une histoire d’amour à ce moment-là. Je me suis proposé en tant que scénariste et ce n’est qu’en travaillant en profondeur sur l’histoire de Paolo que j’ai pris conscience de combien les deux premières images du livre – l’accident d’Alice enfant dans la neige et l’abandon de la petite soeur dans le parc par Mattia lorsqu’il était lui aussi enfant – réussissaient dans ce travail, miraculeux dirais-je, à donner corps à la douleur originelle de l’enfance, à la blessure première qui influence par la suite toute la vie de quelqu’un. Dans ces deux images, il y avait quelque chose d’archétypal. J’ai tout de suite su que la transposition du livre sur grand écran se prêtait à un mélange hyperbolique de différents genres cinématographiques. Si je devais en fin de compte le définir, je dirais qu’il s’agit « d’un film d’horreur centré sur les sentiments, la famille et sur l’émancipation impossible du couple ».

Comment avez-vous travaillé le scénario ?
Paolo Giordano m’a étonné parce qu’il a participé à la destruction et à la re-création de son livre et de son histoire avec la distance de celui qui sait qu’elle ne lui appartient pas. Nous avons commencé en respectant le processus narratif du roman. Nous avons « couché » l’histoire sur le papier en adoptant la même démarche linéaire que le livre. Puis, dans un second temps, nous avons éprouvé le besoin d’aller plus loin : détruire et recréer une autre histoire pour amener le spectateur à se perdre, à ressentir le dépaysement nécessaire au cinéma, d’autant plus que l’histoire était connue. Face à un roman aussi populaire que celui de Paolo, notre tâche était très compliquée. Cette histoire tellement connue devait donner lieu à une expérience différente.

Vous avez déclaré : « le fil conducteur, c’est l’histoire des corps d’Alice et de Mattia, de leur métamorphose pendant vingt ans ». Pourriez-vous expliciter vos propos ?
J’ai d’abord demandé à Luca Marinelli et à Alba Rohrwacher, mais aussi aux autres interprètes, de faire un travail spécifique sur le corps pour deux raisons. La première est d’ordre politico-philosophique : le corps est aujourd’hui, je crois, un élément politique important, et sa « destruction » est une révolution que l’on est capable d’accomplir à l’intérieur de soi, un moyen personnel de s’opposer. La seconde est purement concrète car restituer de façon crédible le passage du temps à l’écran demandait un changement corporel. Je ne suis pas un réalisateur qui adhère au récit conventionnel ; je n’aime ni le maquillage ni les « perruques » du cinéma. J’avais besoin pour ces sept années de quelque chose qui soit crédible aux yeux des spectateurs. Les dix kilos en moins d’Alice et les quinze en plus de Mattia me permettaient de rendre vraisemblable le passage du temps, et ce de façon brusque et imprévue. En outre, la métamorphose des deux protagonistes permettait aux acteurs de rester liés au film durant tout le travail de préparation et de pouvoir effectuer un parcours personnel à l’intérieur de leur personnage.

Comment avez-vous choisi vos interprètes ?
Je recherchais deux visages insolites au cinéma. Et bien que j’aie cherché longtemps, je n’ai pu faire sans Alba. Alba Rohrwacher n’est pas une actrice mais une artiste. Selon moi, un acteur se doit de « risquer sa vie ». L’interprète que j’admire et que je respecte le plus est celui qui s’investit totalement et qui va mettre en danger son équilibre physique et psychologique. Alba brûle d’une immense flamme artistique. C’est une « grande » qui insuffle du courage à tous ceux qui l’entourent : je suis sûr que sans elle le film n’existerait pas ou du moins pas sous cette forme. Alba a pleinement conscience de son corps et il suffit qu’elle parvienne à créer un rapport pur avec ce qu’elle est en train de faire pour vous surprendre.

Et quant à Luca Marinelli ?
Ce fut, comme qui dirait, l’amour au premier regard. C’est une amie qui m’avait parlé de lui. Elle l’avait vu jouer lorsqu’il passait son diplôme à l’Académie d’art dramatique. Je l’ai rencontré et il m’a beaucoup amusé car Luca possède un immense mais très subtil sens de l’ironie dont j’avais besoin pour le personnage. Je ne connais pas les mathématiques. Je ne crois pas beaucoup à la représentation du génie, c’est pourquoi nous avons privilégié sa culpabilité et l’avons imaginé en héros dostoïevskien. On était plus intéressé par la faute qu’il avait commise et comment celle-ci allait influer sur le déroulement de l’histoire. L’humour de Luca nous a permis d’alléger le côté tragique du personnage. Luca Marinelli a une présence scénique incroyable et un visage qu’on ne se lasse pas de regarder. Il s’est vaillamment jeté dans sa métamorphose, « en risquant sa vie » justement, comme tout homme qui a cette responsabilité en tant qu’acteur.

Comment vous est venue l’idée de proposer le rôle de la mère de Mattia à Isabella Rossellini ?
J’ai pensé à elle après avoir vu Two lovers de James Gray. Je l’ai trouvée incroyable parce que, malgré ce petit rôle, elle arrivait à toucher à des cordes très différentes. Isabella a dans les yeux cette « folie » qui n’appartient qu’à ceux qui sont prêts à tout et qui peuvent vous surprendre à tout moment. Bien qu’elle ait énormément d’expérience, elle s’est complètement investie dans son rôle. Son esprit maternel et immédiat, qu’elle a su transmettre, m’a paru extraordinaire. Elle a su travailler sur trois époques et les différencier chacune par de petites nuances. J’ai été frappé par sa générosité. Quand elle est partie, sa présence m’a manqué comme elle a manqué à toute l’équipe.

Quel rôle la musique joue-t-elle dans le film?
Avec la musique, nous avons essayé d’interpréter historiquement les époques et de faire en sorte que l’histoire change de ton à travers les différents âges qu’elle évoque : les années 1980 sont marquées par le son d’un synthétiseur analogique, les morceaux des films d’horreur de Carpenter et De Palma ; pour les années 1990, nous avons utilisé les premiers morceaux techno des années 1989/1990 ainsi qu’un morceau d’Ennio Morricone tiré du film L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento afin d’accompagner l’état émotif, froid et détaché de l’adolescence. En ce qui concerne la partie du film qui se déroule en 2001, nous nous sommes inspirés de la musique sentimentale type – quand il part et qu’elle reste. Nous avons opté pour des « petites valses » et quelques morceaux pop romantiques très reconnaissables et explicites pour raconter une histoire d’amour. Pour la dernière partie du film, la musique, c’est le silence. Il ne reste que deux corps nus et le silence, parce qu’il n’y a fondamentalement plus rien à dire ni de musique à jouer.

Propos recueillis par l’équipe de Le Pacte

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