L’ordre et la morale (2011). Rencontre avec Mathieu Kassovitz.

novembre 15, 2011 at 2:28 Laisser un commentaire

Drame historique, France

Réalisation: Mathieu Kassovitz
Avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi

Date de sortie : 16 novembre 2011

Distribution : UGC Distribution

Synopsis : Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre. 2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue, en pleine période d’élection présidentielle.

Entre lyrisme et docu-fiction, L’ordre et la morale réouvre le lourd dossier de la prise d’otages d’Ouvéa en 1988, avec un souci de devoir de mémoire et de réconciliation. Retour sur un projet qui a mis 10 ans à voir le jour avec Mathieu Kassovitz.

Comment est née cette aventure ?
Mathieu Kassovitz: D’une enquête faite par la ligue des droits de l’homme en 1989, que j’ai lue il a treize ans : Enquête sur Ouvéa. Elle racontait minute par minute ces dix jours d’avril/mai 1988 et mettait en lumière les incohérences de la version officielle. Peu de gens connaissaient la véritable histoire de la grotte d’Ouvéa puisqu’il n’y avait pas de journalistes sur le terrain à l’époque. Or dans ce livre, il est prouvé qu’il y a eu maltraitance et que des exactions ont été commises conduisant à la mort de dix-neuf Kanaks. Cette enquête passionnante était un vrai scénario, avec déjà l’architecture du film et un personnage qui revenait sans cesse : le capitaine Philippe Legorjus, officier du GIGN envoyé sur place pour négocier avec les preneurs d’otages. J’ai par la suite lu son livre, La morale et l’action, pour avoir un autre éclairage sur l’affaire, puisqu’il s’est retrouvé coincé entre les militaires et les politiques. J’étais stupéfait mais je ne savais pas trop comment aborder le sujet. Je me suis donc lancé dans la première chose à faire : obtenir l’accord et la participation des kanaks, ce qui a pris beaucoup de temps car les plaies étaient encore trop fraîches.

Qu’est ce qui vous a fasciné dans cette histoire ?
Quelque chose qui fait écho à notre actualité, à savoir jusqu’où les politiques sont prêts à aller pour servir leurs intérêts. Je ne voulais pas pointer du doigt quelqu’un mais rappeler un moment à ne pas oublier. Je ne cherchais pas à accuser mais à raconter les événements en m’appuyant sur une enquête. Le film n’est pas orienté, il contredit seulement la version officielle. Mais ce n’est pas un film à thèse. Je me suis contenté de raconter des faits qui ont une dimension philosophique. Car il y a ici quelque chose de plus universel que ce fait divers, comme cette façon de piller les richesses d’une population. Le plus grand challenge pour moi c’était de respecter la réalité historique. Je me suis donc interdit de faire des trucs cools et de forcer l’émotion en insistant sur les larmes d’un enfant kanaks ou en forçant sur les violons. D’ailleurs pour la musique, je ne voulais qu’une rythmique militaire, orchestrée par les Tambours du Bronx. Avec Klaus Badelt, le compositeurs de La ligne rouge, on a pensé à eux parce qu’ils tapent sur des trucs en métal et c’est exactement le son qu’on recherché. Celui d’un char avançant vers l’assaut.

Pourquoi vous exprimez-vous à travers Philippe Legorjus ?
Parce que nous sommes tous des Legorjus en puissance. Nous faisons tous des choses qui vont à l’encontre de notre morale personnelle. Donc philosophiquement, je me mets à sa place. Techniquement, c’est le seul personnage qui a tout vécu, donc c’est à travers lui qu’on peut voir les événements. Mais ce qui est intéressant c’est qu’il a remis en cause ses dogmes devant l’injustice. Beaucoup de Kanaks le considèrent comme un traître, puisqu’il n’a pas pu tenir sa parole. Pourtant, il a noué une véritable confiance avec Alphonse Dianou, le leader des insurgés, en partageant les mêmes ambitions et les mêmes besoins de justice. Les témoignages le confirment, son intégrité ne peut être remise en cause. L’ensemble du film repose sur un vrai travail journalistiques qui je l’espère ne va être trop attaqué.

Qu’est ce qui a été le plus difficile dans la présentation du contexte politique ?
Je devais tenir compte à la fois de ce que me disaient les kanaks et Legorjus, tout en restant au plus près de la réalité historique. Ma tâche principale a donc été de construire un scénario compréhensible par tous, en 2 heures, avec des noms et des rebondissements tout en restant le plus neutre possible. Même si je crois que des gouvernements sont capables de commettre ce genre d’actions, je ne voulais pas prendre parti. Donc je ne montre pas les choses que Legorjus n’a pas vues. Par contre je distille les informations essentielles. J’espère que le film va susciter assez d’intérêt pour les gens fassent leurs propres recherches. Car je ne donne pas toutes les indications, mais je cite des noms important comme celui d’Eloi Machoro. Maintenant aux gens d’être curieux. J’ai fait un film qui devrait permettre au public de se faire une opinion. La vraie question étant : Est-ce que les choses se seraient passées comme cela sans la proximité des élections ?

Jacques Chirac a oublié ces événements ?
Je ne pense pas, mais à l’époque, c’était un homme qui est en pleine élection présidentielle. Il a une pression importante. Il est au courant de rien, mais il doit s’occuper de nombreuses affaires. C’est pas lui qui appelle Jean-Marie Tjibaou pour savoir comment ça se passe. Il est dans son fauteuil et doit gérer les français, le FN, le Paris Match de la semaine et le débat d’entre deux tours. Il a autour de lui toute une chaîne de commande où le téléphone arabe fait que ça part d’une attaque de gendarmerie vers un massacre organisé contre des gendarmes à la machette. L’info remonte à un ministre qui appelle le ministre de l’intérieur en disant ils ont été décapités et violé, il faut absolument rétablir l’ordre et la morale. Le président leur dit : « faites ce que vous avez à faire les gars, faut que je sois élu !». Maintenant le haut de l’échelle aurait du laisser le GIGN faire son travail. Normalement, la constitution française n’autorise pas le pays a envoyer l’armée contre ses propres habitants, sur son territoire. Pourtant en 1988, je me suis dit ces gens, comme on nous les présente, n’ont que ce qu’ils méritent. Mais la réalité était bien différente. Ce n’était pas qu’une attaque de gendarmerie qui avait mal tournée.

De quelles sources provient le discours d’Alphonse Dianou ?
C’est moi. Le discours kanak qui claque, c’est moi. Il est né de l’impression qu’on a quand on arrive là-bas en 2001 et que l’on revient en France, après le 11 septembre. On ne peut que se dire que quand le reste du monde va disparaître, ce sera le dernier refuge. Parce qu’ils ont un système qui fonctionne parfaitement, à l’inverse du notre, car il est basé sur autre chose que la consommation à outrance.

Pourquoi avez-vous choisi de jouer dans votre film ?
J’ai du m’adapter à la situation. J’avais prévu d’autres acteurs pour le rôle, puis j’ai du m’y coller pour rassurer d’une part les financiers et surtout les kanaks qui avaient besoin que je m’engage à fond pour m’accorder leur confiance. Donc le fait que je joue la personne qui les a trahi les a rassuré.

Francis Ford Cappola a-t-il été une de vos références ?
J’ai évité les références, au point de refuser de faire certaines choses parce que c’était déjà dans d’autres films. Si la référence à Apocalypse Now ce sont les pales d’hélicoptère, c’est une pauvre référence. Si je devais en voir une, ce serait effectivement plus la voix off et l’histoire d’un homme qui va mener un ordre qu’il ne connaît pas. Assassin(s) à plus de rapports avec Apocalypse Now. Mais dès qu’il des explosions, des hélicoptères et des palmiers (rires)….

La scène d’assaut se démarque largement de votre schéma narratif. Pourquoi ce choix radical de mise en scène ?
C’est un plan séquence auquel on tenait. On a mis des bombes partout et on a fait un assaut. On s’est entraîné pendant des mois avec des militaires pour le réaliser. Avant d’accepter ce plan séquence, j’ai envisagé plein d’autres possibilités, mais c’était le seul moyen valable pour conserver la dynamique de ce moment précis. C’est le seul instant où on est en temps réel avec ces hommes. Après, ce choix m’a aussi été imposé par contexte économique difficile. Peu de temps avant le début du tournage, le producteur m’a demandait d’enlever 10 jours de tournages pour réduire le budget. Donc l’assaut on l’a fait en 3 jours. Il a tout fallu reprendre. On a fait venir des appareils photos numériques que je pensais accrocher sur les acteurs, pour être le plus mobile possible, mais ça aurait pris trop de temps. Le chef opérateur m’a alors proposé de m’équiper d’un de ses appareils pour me suivre pendant tout ma progression, en un plan séquence.

Le risque induit, c’était de perdre en lisibilité ?
Le risque surtout, c’était qu’on se casse une jambe, avec ce terrain glissant. Après, qu’on perde en lisibilité, c’était un peu le but puisqu’à la fin de la scène, on ne sait plus ce qui se passe. Mais j’étais obligé d’avoir cette scène pour vendre un film de guerre. Pour les financeurs, il fallait que ça se termine par un assaut. Le problème, c’est que si j’avais voulu montrer l’attaque de la grotte en totalité, je risquer de faire 20 minutes de pellicule en plus, donc d’alourdir les coûts. Du coup j’ai pris ce biais.

Pourquoi de nouveau faire appel au producteur Christophe Rossignon ?
J’ai toujours été avec lui, mais je m’en suis éloigné parce qu’il ne faisait pas de films en langue anglaise. J’ai donc poursuivit ma carrière ailleurs, j’ai rencontré Alain Goldman avec qui j’ai fait Les rivières pourpres (2000) et je suis allé le revoir avec Babylon A.D (2008). C’est là que j’ai découvert que c’était un piètre producteur et un tout aussi piètre être humain. Or, pour L’ordre et la morale, je ne pouvais pas me permettre d’être mal entouré, avec tout un peuple derrière. Il me fallait des gens extrêmement responsable, éthique et prêt à me suivre jusqu’au bout dans ce projet. Tout ça je savais que je pouvais l’avoir avec Christophe Rossignon. C’est avec lui que j’ai fait mes premiers courts métrages et La haine. Ce n’est pas rien.

Propos recueillis par Patrice Chambon

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