L’homme qui tua Liberty Valance [The man who shot Liberty Valance] : John Ford (1962)

janvier 4, 2016 at 10:28 Laisser un commentaire

L'Homme qui tua Liberty Valance

Présenté dans une superbe copie restaurée numériquement, L’homme qui tua Liberty Valance sera visible sur de nombreux écrans du sud ouest durant le mois de janvier 2016. Une occasion rêvée pour redécouvrir ce western crépusculaire où se dessine la fin de l’Ouest américain et celle d’un genre.

Figure phare et emblématique du western, John Ford est l’auteur d’une œuvre immense, riche de plus de cent cinquante films, couvrant la période du muet jusqu’à la fin de l’âge d’or des studios hollywoodiens.
Dans les années 50, alors au sommet de son art, il porte un regard amer sur la conquête de l’Ouest. Les personnages de John Wayne cristallisent l’idée de vieillesse ou de mort, plus présentes dans ses dernières réalisations. Mais ses préoccupations désintéressent les studios, qui hésitent à concrétiser ses projets, voyant en John Ford un cinéaste anachronique. C’est dans ce contexte difficile qu’il entreprend L’homme qui tua Liberty Valance, en achetant les droits d’une nouvelle de Dorothy M. Johnson, parue en 1949 dans Cosmopilitan. L’indifférence à son égard était telle qu’en dépit de l’apport par sa maison de production de la moitié du budget du film et de l’accord de John Wayne et James Stewart, les dirigeants de la Paramount mirent cinq mois pour apporter une réponse positive. Le temps, pour John Ford, de diriger son épisode de La conquête de l’Ouest, faisant de L’homme qui tua Liberty Valance son avant dernier western.
Sombre et intimiste, le film s’ouvre sur l’arrivée du sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) et sa femme Hallie (Vera Miles), à Shinbone, en 1910, pour l’enterrement d’un parfait inconnu, Tom Doniphon (John Wayne). Interrogé par le journaliste local sur cette surprenante visite, Stoddard évoque son arrivée dans cette ville, autrefois, à l’issue d’un voyage au cours duquel sa diligence fut attaquée par Liberty Valance (Lee Marvin). Jeune juriste idéaliste, il exigea réparation mais comprit qu’il lui serait impossible de le faire condamner. Seul Doniphon, excellent tireur, parvenait à l’inquiéter. Le sénateur n’aura de cesse de se venger, mais uniquement par voie légale.
Film somme, L’homme qui tua Liberty Valance, peint, via l’opposition de trois hommes, la disparition d’un monde, au prix d’un immense sacrifice.

• Mensonge et vérité (attention spoilers)

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Construit sur un long flash-back, L’homme qui tua Liberty Valance donne l’occasion à John Ford de jongler avec le temps pour dénouer mythe et réalité. Ransom Stoddard débute son récit en soulevant la poussière de la vieille diligence qui l’amena dans cette ville, des années auparavant. Une façon de ranimer les souvenirs ou d’écailler le vernis du mensonge venu recouvrir la vérité de son accession. Puis, le cinéaste, à la manière d’Akira Kurosawa dans Rashomon (1950) propose, en l’espace d’un quart d’heure, la même scène de duel nocturne entre Stoddard et Liberty Valance, vue sous deux angles de caméras différents. La première image n’est que poudre aux yeux. Elle laisse croire à Stoddard, comme au spectateur que le juriste a tué Valance. C’est la légende, celle qui a été imprimée et que Ford vient de nous faire vivre. Car comment imaginer qu’un homme en tablier, un aussi piètre tireur, en soit venu à bout ?
La réponse intervient, quelques minutes plus tard, avec la relecture de cette même scène du duel qui vient infirmer la vérité exposée précédemment. Ce qui était alors vérité devient mensonge. Le vrai tueur sort de l’ombre. Là où se confrontaient deux hommes seulement, ce changement de perspective en introduit un troisième : Tom Doniphon, voire un quatrième avec Pompey, en bout de cadre, lui lançant le fusil. Deux perspectives opposées, sur la petite et la grande Histoire, apparaissent. La célébrité de Stoddard s’est donc édifiée sur une imposture. Ce à quoi le journaliste répond, refusant d’écrire ce récit démystificateur : « Nous sommes dans l’Ouest ici. Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende». Une devise souvent appliquée, à tort, à Ford. La preuve, il vient, par ce schéma narratif de proposer une belle variation sur la vérité et les apparences. Mieux, il décrypte comment se fabrique l’idéologie. Rarement Ford n’est allé aussi loin dans l’utilisation de l’art cinématographique, même si cette préoccupation était déjà à l’œuvre dans Le massacre de Fort Apache (1948), où John Wayne exaltait les vertus de son prédécesseur, un officier vaniteux et incompétent dont nous venions de suivre l’inaptitude à l’écran.

• Un retour aux fondamentaux du cinéma plus qu’un manque d’ambition.

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Méditation sur le pouvoir, la vieillesse et la mort, L’homme qui tua Liberty Valance nécessitait l’utilisation du noir et blanc. A une époque où la plupart des westerns se tournaient en scope et en couleur, John Ford souhaitait marquer durablement le ton et le style de son film en accentuant les jeux d’ombres et de lumière qui prennent tout leur sens dans le duel final.
Ford utilise aussi volontairement à six reprises le thème musical mélancolique de Vers sa destinée (1939, John Ford) d’Afred Newman, qui induit ici une certaine nostalgie. Une sensation amplifiée par le choix d’acteurs prestigieux ayant marqué l’apogée du western. On sent bien sur l’attachement de Ford pour Wayne, véritable héros du film et de la même façon on admire le lien que propose James Stewart avec les personnages qu’il interpréta chez Franck Capra. Visuellement ce film d’idées dénote par son traitement intimiste. John Ford y délaisse les grands espaces dans lesquels s’inscrivaient ses personnages pour tourner presque uniquement en studio, se focalisant sur les décors fictifs, les dialogues, l’émotion des visages et les symboles, comme cette fleur de cactus déposées sur le cercueil de Doniphon. Il découle de cette ville de carton-pâte filmée en noir et blanc une sensation de fausse réalité, une patine faisant référence aux anciennes photographies du Far West et aux westerns du muet dans lesquels se dessinait l’idée de Frontière et les fondements même d’un genre.

• Une vision désenchantée.

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La sécheresse de son style, l’exaltation du souvenir en font l’œuvre d’un vieil homme. Ford ne croit plus à la Frontière. La civilisation de Shinbone mène à une impasse. Malgré ces scènes d’humour, à travers le personnage burlesque du marshal Link Appleyard et de vie sociale pétillante ou le regard bienveillant qu’il porte sur ces personnages L’homme qui tua Liberty Valance est une œuvre pessimiste. Le sénateur Stoddard, qui incarne l’avenir, a fondé son destin politique sur et par un mensonge : c’est parce que Doniphon lui révèle qu’il n’a pas tué, qu’il peut mentir aux électeurs. Si dans la nouvelle, le secret est conservé, Ford préfère le révéler ce qui génère ambiguïté et malaise. Car si l’élimination de Valance apporte la civilisation, elle détruit également le seul monde dans lequel Doniphon peut exister. Ford s’interroge alors sur la valeur du progrès. Ce à quoi Hallie (Vera Miles) répond : « C’était autrefois une contrée aride. Maintenant c’est un jardin. N’en es-tu pas fier ? » Le visage de l’Amérique actuel se dessine alors et Ford semble adresser cette question aux spectateurs.

• Une œuvre testamentaire et anticipatrice.

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Considéré aujourd’hui comme un classique de John Ford, ce long récit rétrospectif fut ressenti, à sa sortie, comme un western ouvertement démodé, interprété par des acteurs vieillissants. Peu virent dans cette œuvre la fin d’un genre, une critique de la mythologie de l’ouest américain où s’immiscerait le doute envers les instances gouvernementales et qui déboucherait sur de nouvelles écritures. Rétrospectivement, son pessimisme l’assure de figurer dans cette ligné de westerns dits crépusculaires puisqu’ils traitent de la fin de l’Ouest. Une thématique que Ford abordait déjà dès les années 1940, mais qui trouva là son point d’orgue. Peu de films, Coups de feu dans la Sierra (Sam Peckinpah, 1962) excepté, illustrent aussi précisément la lente disparition du western hollywoodien classique. Pourtant, en composant un méchant rugueux, incarnation véritable du mal absolu entouré des ses sbires, dont l’acteur Lee Van Cleef, Ford annonçait l’arrivée sur les écran d’un relecture radicale de la conquête de l’Ouest et de ses mythes fondateurs : le western italien.

L’homme qui tua Liberty Valance est actuellement distribué par Swashbuckler Films. Disponible en DCP et Vost uniquement. Attention, pour l’exploitation cinématographique, prévoir un MG 120€ HT.

 Patrice Chambon

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